Rencontre Bart Tommelein-Facebook: la vie privée contre la logique commerciale

Depuis janvier, Facebook -qui compte 5 millions d’utilisateurs belges- a instauré de "nouvelles conditions d'utilisation" qui augmentent encore sa faculté de collecter nos données personnelles sans même nous en avertir. La rencontre organisée à Bruxelles s’inscrit dans une stratégie belge adossée à l’Europe.

Car c’est au niveau européen que le "Groupe 29" réunissant les commissions nationales de protection de la vie privée a décidé de mettre sur pied une "task-force" chargée d'étudier les nouvelles conditions d'utilisation de Facebook. La Belgique y est  représentée par la Commission de la vie privée.

C’est sur base de ces travaux que, faute d’un accord entre Bart Tommelein et Facebook, pourrait être dressée une liste d'infractions à la législation sur la protection de la vie privée. Des actions nationales pourraient alors être menées. A ce jour, aucun scénario n’est fixé, mais c’est une procédure analogue qui avait permis, voici plusieurs années, de négocier avec Google.

Stefan Verschueren, vice-président de la commission de la vie privée a une opinion tranchée à l’égard de la politique de Facebook: "C’est la politique du tout ou rien: soit vous acceptez de tout céder soit vous renoncez à l’accès au réseau social. C’est une licence d’exploitation à vie de toute l’information. Vous ne pouvez d’ailleurs pas revenir en arrière une fois que la cession est faite." Et le vice-président de prévenir : "Si facebook ne donne pas suite à nos demandes formulées dans le cadre des pouvoirs que nous donne la loi, nous saisirons directement les juridictions pour dénoncer un refus de collaboration de l’entreprise alors qu’elle est tenue de le faire." Une action en justice est donc possible chez nous, comme cela a déjà eu lieu en Allemagne.

Simple "coup de com" ?

Dans la pratique, cette rencontre pourrait n’être qu’un double "coup de com", estime Etienne Wéry, avocat spécialisé en droit des technologies de l’information. "Les hommes politiques apprécient être vus en compagnie des grands patrons des entreprises mythiques." Et de son côté, Facebook sait être sous pression en Europe depuis les derniers changements apportés à ses conditions d’utilisation. En Europe, toutes les commissions de protection (CNIL en France, Commission de la protection de la vie privée en Belgique…) montrent les réseaux sociaux du doigt: "Facebook ne veut pas d’un clash et désire montrer son désir d’arriver à un accord. Mais il ne faut pas s’attendre à quelque chose de spectaculaire, s’il y a un accord, il n’aura rien de spectaculaire. "

Le lobbying politique fait d’ailleurs partie de la culture des grandes entreprises technologiques. "Ils n’arrêtent pas de tenter de négocier". L’exemple classique fut celui de Google dont le service Street View a dû introduire le floutage des individus et accepter de réduire la taille du mât de la caméra pour éviter de pouvoir filmer les jardins par-dessus les haies.

L’enjeu de la rencontre

Le risque final pour Facebook est l’interdiction de sa présence en Belgique, mais ce scénario est purement théorique, reconnaît l’avocat: "Le véritable enjeu, c’est celui des données dont dispose le réseau social. C’est la manière dont Facebook gagne de l’argent. En échange de l’usage du réseau social, nous permettons que nos données soient exploitées. Facebook n’a pas besoin de vendre ses données, il les exploite en permettant aux annonceurs d’envoyer des publicités ciblées. Facebook commercialise 1,3 milliard de produits: les membres de son réseau social."

3 images
Le solution extrême © JOEL SAGET - BELGAIMAGE

Facebook lit nos SMS

Ce qui suscite davantage de craintes est la possibilité, pour l’appli mobile de Facebook d’accéder désormais au contenu des SMS. Cela permettra, par exemple d’envoyer des publicités d’automobile à une personne qui évoque dans ses sms la vente de sa voiture. "Cette fonction est très intrusive, nous ne sommes plus très loin des écoutes téléphoniques", s'inquiète Etienne Wéry. Ce qui ne semble pas gêner les internautes qui valident systématiquement les modifications des conditions d’utilisation. "La question est de savoir si ce consentement est valables. Mais dans 99% des cas Facebook a la légitimité pour le faire."

Quelles sont les nouvelles conditions de Facebook?

La nouvelle politique de vie privée de Facebook est entrée en vigueur le mois dernier. Le but officiel de Facebook est de "dissiper la confusion sur la façon dont nos informations sont utilisées." En principe, il s’agit donc de nous permettre un plus grand contrôle, d’améliorer la vie de la batterie et la puissance du signal sur les mobiles. Dans la réalité, il s’agira aussi de fournir davantage d’informations de localisation à nos amis et aux partenaires de Facebook. Et au bout du compte, de permettre au réseau social de mieux cibler les publicités qui nous assaillent. Une géolocalisation plus efficace permettra ainsi de trouver des amis à proximité, a tout moment. Même si nos amis n’ont pas vraiment envie de nous fournir ces informations.

Si vous n'aimez pas Facebook, quittez Facebook

Car Facebook se donne le droit de rassembler des données permettant de vous envoyer "les publicités les plus pertinentes". Cette perspective ne vous plait pas? Il y a une solution radicale pour refuser les conditions de Facebook: quitter Facebook. Et ce genre de conditions léonines se retrouve grosso modo sur tous les sites des réseaux sociaux. Si vous avez une heure de libre, prenez le temps parcourir les Conditions d’Utilisation de Facebook. Vous y découvrirez que, dans la pratique, Facebook peut pratiquement tout savoir de nous en temps réel, y compris sur nos amis de proximité, et nos achats en ligne.

Notre n° de carte de crédit est connu de Facebook

Dans la rubrique " quel type d’informations recueillons-nous ", on peut notamment lire que les informations relatives aux paiements sont utilisées par Facebook: "Ceci comprend vos informations de paiement, telles que le numéro de votre carte de crédit ou de débit ainsi que d’autres données de compte et informations d’authentification, etc. " Et tout cela se révèle particulièrement utile pour pister les utilisateurs de smartphones

Facebook ne dévoilera jamais votre nom

Gabriel Goldberg, de l’agence de marketing en ligne Semetis dit ne rien attendre des nouvelles conditions d’utilisation de Facebook. "Du côté des annonceurs, nous utilisons ces données, mais de manière anonymisée pour réaliser le meilleur ciblage. Jamais nous ne disposons des identités." Facebook confirme pour sa part que les informations permettant de nous identifier de manière personnelle (nom et adresse électronique) ne sont jamais communiquées. Ce serait d’ailleurs illégal.

Dans les faits pourtant, le croisement de toutes les données disponibles sur un individu peut transformer un simple profil en véritable identité. Une étude du MIT a permis de montrer qu’en associant toutes les données échangées sur le web (souvent volontairement), 90% des profils d’internautes peuvent être nommément identifiés. Pour cela, les enquêteurs ont étudié des données anonymisées de 1,1 million de personnes actives sur Facebook, Tweeter et d’autres réseaux sociaux. Il a suffit, ensuite, d’agréger les données éparses pour établir les identités.

Et si vous souhaitez savoir ce que Facebook connaît de votre vie privée, rendez-vous dans la section "Général" des paramètres de votre compte, il suffit de cliquer sur "télécharger une copie de vos données Facebook".

3 images
Vos amis sauront tout de vous... et inversement. © KAREN BLEIER - BELGAIMAGE

Pour les annonceurs, rien ne change?

Homme de pub, Gabriel Goldberg estime que l’annonceur disposera toujours de plus de données et évoque le réseau américain Comcast qui permet de mesurer des sites et d’utiliser des données en temps réel. Mais pour lui, "Les restrictions visant à afficher des éléments confidentiels sont indépendantes de tout cela". Dans les milieux de la publicité en ligne, certains n’hésitent pas à évoquer l’hypocrisie des relations entre le législateur et les réseaux. " Bien sûr qu’il y a ciblage mais par profil et pas par identité, nous dit un "fils de pub" sous couvert de l’anonymat : "L’objectif du réseau c’est de faire la part des choses entre l’affichage des données pour les utilisateurs et l’utilisation de ces données de manière agrégée par les annonceurs, mais sans jamais faire le lien entre les deux." Pour les professionnels du web, il n’y aurait pas de réelle différence entre Facebook et Google. Et même si le réseau Google+ a moins de visibilité que son concurrent Facebook, l’unification par Larry Page de tous les login en un seul identifiant débouche sur une plate-forme unique dont Google+ est le ciment.

Des données Facebook à haute valeur ajoutée

Mais le modèle de commercialisation de Google présente quelques différences, soutient Etienne Wéry: "Facebook peut plus facilement croiser ses informations. Et leur nombre croît grâce aux rachats de sociétés qui apportent leurs propres données client." Le modèle commercial de Google est aussi différent dans la mesure où il réalise 90% de ses revenus sur les adwords qui ne sont rien d’autres que des annonces publicitaires. Ce qui, selon l’avocat, "n’est pas le plus intrusif en termes de vie privée. Les réseaux sociaux le sont beaucoup plus. Car les gens considèrent leur mur comme une prolongation d’eux même. Et cela augmente la valeur marchande de leurs données."

La nécessité d’une législation européenne

Pourquoi les négociations se déroulent-elles à Bruxelles et à Berlin plutôt qu’avec la Commission européenne ? Parce qu’il n’existe pas, au niveau européen, une institution disposant de la compétence unique. Les Etats ont préféré créé le "Groupe 29", dont le nombre fait référence à l’article 29 sur la protection de la vie privée Ce groupe de coordination n’est par une autorité indépendante. Mais l’espoir n’est pas éteint, explique Etienne Wéry : "Nous attendons un règlement depuis 3 ans. La nouvelle Commission devrait proposer un texte. Sinon, ce serait un échec pour l’Europe. Un marché de 500 millions de consommateurs doit être protégé." Mais dans ce processus, tout le monde ne partage pas les mêmes points de vue : "Le règlement est basé sur une codécision et l’on sait que le Parlement européen est davantage ouvert à la protection des consommateurs que la Commission."

J-Cl Verset

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK