Rencontre avec Guillermo Del Toro, le grand favori des Oscars

Avec "The Shape of water", le réalisateur mexicain Guillermo Del Toro a déjà remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise et le Golden Globe du meilleur réalisateur. Aujourd’hui le film fait partie des favoris dans la course aux Oscars avec pas moins de 13 nominations.

"The Shape of Water", qui sort ce mercredi sur nos écrans, c’est une variation de "La belle et la bête" : aux USA en pleine Guerre froide, en 1962, Eliza, jeune muette, travaille comme femme de ménage dans un laboratoire ultra-secret. Un jour est amené, dans un mystérieux container, une étrange créature aquatique. Entre celle-ci et Eliza se noue bientôt une relation tendre et complice…

Hugues Dayez a rencontré Guillermo Del Toro à la Mostra de Venise.

Quel était le point de départ de ce nouveau projet ? Une image ? Un personnage ? Une idée ?

J’avais envie de raconter une histoire d’amour avec une créature amphibie depuis très longtemps. En 2011, je déjeunais avec Daniel Kraus pour discuter d’un projet intitulé "Les chasseurs de trolls" pour une série d’animation télévisée, et il m’a dit : "J’ai l’idée d’une femme de ménage qui tombe amoureuse d’une créature et qui la ramène chez elle et l’héberge dans sa baignoire". Je me suis dit que c’était le bon point de départ pour mon projet, je lui ai acheté l’idée, et j’ai commencé à écrire le scénario en 2012. Ça m’a pris six ans pour faire ce film.

Est-ce seulement une histoire d’amour et un conte de fée, ou peut-on aussi le voir comme une parabole sur la peur de l’autre, de l’étranger ?

Oui, c’est l’idée ! Il y a cette créature qui symbolise l’étranger, qui représente tout ce que l’agent du FBI joué par Michael Shannon déteste, car c’est l’Américain blanc-type qui est incapable de regarder au-delà des apparences. Et à une époque où on essaye de tous nous séparer, je voulais raconter cette histoire où on accueille un étranger, on lui reconnaît sa beauté voire son caractère presque sacré. Ce film est très politique, haha !  Même s’il parle d’amour, il essaye de montrer les mécanismes qui engendrent aujourd’hui les mêmes problèmes que ceux qui existaient en 1962.

Vous avez choisi de situer votre intrigue pendant la Guerre froide, j’imagine que ce n’est pas uniquement pour des raisons esthétiques…

Non, bien sûr ! L’idée pour moi, c’était : "quelle est la pire période pour vivre une histoire d’amour ?" Réponse : au cœur de la Guerre froide, pendant la conquête de l’Espace, une époque marquée par une vraie compétition et qui reflète ce que nous vivons encore aujourd’hui, à savoir un monde divisé. Et je crois que sur le plan esthétique, je voulais une Amérique très futuriste, mais dans l’esprit de 1962, avec une créature qui symbolise le passé, quelque chose d’ancien. Et la modernité n’autorise personne à s’intéresser à cette créature comme un spécimen extraordinaire, mais elle l’est !

Le look de la créature, c’est un hommage au classique de Jack Arnold, "L’étrange créature du lac noir" ?

Oui ! Vous savez, n’importe quelle créature amphibie est un hommage à ce film ! C’est un des jalons dans l’histoire des films de monstre : vous avez Dracula, le Loup-garou, la créature de Frankenstein et… L’homme amphibie !

On sait que vous avez une connaissance aiguë de l’histoire de l’art, on connaît vos livres… Mais parfois, est-ce difficile de ne pas être écrasé par le poids de toutes ces références ?

Non, parce que je crois que l’essence de l’art, c’est de faire une synthèse. Je pense que nous n’avons plus raconté une seule histoire originale depuis des milliers d’années ! Ce que fait un artiste, c’est de prendre un peu de tout dans ses connaissances de la vie et de l’art, et d’en faire une synthèse. C’est comme une chanson : on n’arrête pas de faire des reprises depuis des lustres ! Ce qui fait la différence, c’est votre voix et votre émotion. On ne peut jamais prétendre avoir créé quelque chose de neuf, par contre on peut rendre ce quelque chose unique, ça c’est certain !

Dans le système des studios actuel, les producteurs veulent avoir des assurances et limiter les risques, c’est pourquoi ils produisent des suites et des remakes. Produire un projet original comme le vôtre, est-ce difficile ?

Oui, très difficile ! Mais le partenariat avec Fox Searchlight était très simple. Je leur ai dit "ne me payez pas, je mets mon salaire dans le budget du film, et j’investis mes fonds propres dedans". Sans cela, le film ne se faisait pas !  C’est une histoire unique, je l’ai réalisée par amour ! J’ai 52 ans, je ne dépense pas beaucoup d’argent dans des costumes chics ou des belles voitures, je vis modestement… C’est comme ça que j’arrive à faire un film comme celui-ci !

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