Quand les idées extrêmes deviennent acceptables : c'est quoi cette "fenêtre d'Overton" dont tout le monde parle ?

C’est devenu le nouveau concept à la mode à sortir doctement dans les conversations. Une sorte d’éléments de langage à ranger à côté du "point Godwin" et de l’expérience de Milgram. Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, extrait des statistiques de Google, l’intérêt pour l’expression "fenêtre d’Overton" a grimpé en flèche ces derniers jours en France (les données pour la Belgique sont insuffisantes sur la même période).

Tout est (re) parti d’une chronique de Clément Viktorovitch, docteur en science politique, spécialiste de l’analyse du discours politique et chroniqueur dans l’émission "Clique" sur Canal +. Le 5 novembre dernier, il se penchait sur les propos de Julie Graziani dans "24h Pujadas" sur LCI. La jeune femme avait déclaré : "Si on est au SMIC, faut peut-être pas divorcer". Et ce en référence à cet échange entre Emmanuel Macron et une mère célibataire.

"Je comprends très bien qu’elle ne s’en sorte pas, avait ajouté Julie Graziani sur le plateau de LCI. […] Mais un moment donné, je ne connais pas son parcours de vie à cette dame. Qu’est-ce qu’elle a fait pour se retrouver au SMIC ? Est-ce qu’elle a bien travaillé à l’école ? Est-ce qu’elle a suivi des études ? Et puis si on est au SMIC, il ne faut peut-être pas divorcer non plus dans ces cas-là…"

Pour Clément Viktorovitch, la chroniqueuse de David Pujadas "fait la promotion d’idées radicales". "On est face selon moi à une véritable stratégie, ajoute-t-il. Et pour le comprendre, on a besoin d’un concept crucial qui est celui de fenêtre d’Overton. C’est un concept forgé par le lobbyiste américain Joseph Overton. Ça désigne le spectre du dicible [ce qui peut être dit, exprimé, NDLR] dans l’espace public."

Il poursuit : "L’idée de la fenêtre d’Overton, c’est qu’il y a un ensemble d’opinions qu’on peut assumer dans les médias, en public, sans être immédiatement disqualifié. Ce qu’il y a derrière […] c’est qu’on peut élargir cette fenêtre progressivement. En élargissant la fenêtre d’Overton, une idée qui semblait auparavant radicale, extrémiste, excessive, peut soudain sembler parfaitement modérée au regard d’une autre idée nouvelle qui serait plus radicale encore."

Sur les réseaux sociaux, le succès de cette chronique de "Clique" est immédiat : près de 10 millions de vues sur Facebook, 500.000 sur YouTube, 2 millions de visionnages et des milliers de partage sur Twitter. Ce jeudi matin sur Twitter, de nombreux internautes reprenaient l'idée de la fenêtre d'Overton après une nouvelle sortie polémique du philosophe et académicien Alain Finkielkraut.

Un outil d’influence en politique

Chacun est libre d’ouvrir et fermer la fenêtre d’Overton à sa guise… Pas uniquement les hommes et les femmes politiques. Sur son site internet, le Mackinac Center for Public Policy, un think tank dans lequel travaillait Joseph Overton jusqu’à son décès en 2003, apporte quelques nuances. "La fenêtre d’Overton peut étendre ou réduire le nombre d’idées que les politiciens sont capables de promouvoir sans risquer outre mesure de perdre le soutien de leurs électeurs. Le plus souvent, la fenêtre bouge en fonction d’un phénomène plus complexe et dynamique, qui ne se contrôle pas d’en haut : il s’agit de l’évolution des valeurs et des normes sociales", peut-on lire sur mackinac.org.

En d’autres termes : "La fenêtre d’Overton ne décrit pas tout le fonctionnement de la politique, mais elle décrit un élément clé : les politiciens ne vont pas soutenir n’importe quelle politique n’importe quand. Ils vont plutôt choisir des politiques dont ils pensent qu’elles ne gêneront pas leurs chances d’être élus. Et l’éventail des possibilités est façonné par les idées, les mouvements sociaux, les normes et les valeurs propres à une société. Tout cela tend à suggérer que les politiciens sont davantage des suiveurs que des leaders."

Le concept est d’ailleurs vendu comme un outil d’influence par le Mackinac Center. Depuis la mort de Joseph Overton, c’est Joseph Lehman, président du think tank, qui se charge d’évangéliser les décideurs et autres leaders d'opinion à propos de cette fameuse "fenêtre". "Il a formé plus de 600 responsables de think tank dans presque tous les Etats des Etats-Unis et dans plus de 50 pays […] Il a entraîné des gens du monde entier à comprendre ce modèle de changement de la politique", apprend-on dans la biographie de cet homme qui, tout comme Joseph Overton, a travaillé pour le géant Dow Chemical.

En Belgique, le cas de l’incendie de Bilzen

Cette "radicalité comme stratégie politique" n’a pas non plus échappé à François Gemenne, spécialiste des flux migratoires et chercheur à l’ULiège. Dans la séquence "On ne vous a pas encore tout dit" ce jeudi matin sur La Première, il revenait sur l’incendie d’un centre d’accueil temporaire pour demandeurs d’asile à Bilzen (province de Limbourg). Dans les heures qui ont suivi, des encouragements ont fleuri sur les réseaux sociaux. "Super, continuez", pouvait-on lire en guise de commentaires aux vidéos de l’incendie. "Enfin quelqu’un qui prend les choses en main", ajoutait un autre.

"J’ai du mal à trouver un sentiment humain qui soit plus vil, plus misérable, que celui qui consiste à se réjouir de la mort de ses semblables, a réagi François Gemene. […] On est ici, je pense, face à l’aboutissement d’une longue politique de déshumanisation des migrants où les gens considèrent qu’ils ne font plus partie de la société, qu’ils ne sont plus comme eux. Quand on lit les réactions sur les réseaux sociaux, ce qui est frappant c’est de voir comme chacun se sent autorisé à aller plus loin que le précédent dans l’abjection, parce qu’il sait que le propos du précédent n’a pas été puni."


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Et ce proche du parti Ecolo d’ajouter : "Ces propos sur les réseaux sociaux sont aussi encouragés par les dérapages des politiques. Ces dérapages, en réalité, ce qu’ils visent à faire, c’est à élargir le champ des propos possibles et admissibles dans l’espace public. Ça a été théorisé en science politique, ça s’appelle la fenêtre d’Overton qui définit ce qui est admissible dans l’espace public. Et donc les gens se disent : 'Si tel ministre a dit cela, pourquoi est-ce que moi je ne pourrais pas me lâcher ?'"

François Gemenne pointe alors l’émission Terzake diffusée sur la VRT le mardi 12 novembre dernier. Ce soir-là Tom Van Grieken (Vlaams Belang) et Theo Francken de la N-VA. "C’est curieux pour un débat sur un incendie d’inviter les vendeurs d’allumettes", conclut-il.

Vidéo de Vox (en anglais) : La fenêtre d'Overton, un concept qui sert la politique de Trump et de ses partisans

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