Quand le coronavirus infecte aussi la liberté de la presse dans le monde

Quand le coronavirus infecte aussi la liberté de la presse dans le monde
Quand le coronavirus infecte aussi la liberté de la presse dans le monde - © yavuz sariyildiz - Getty Images

Obstructions et intimidations. Journalistes menacés, parfois arrêtés et médias muselés. Réductions de salaire, pertes de revenus, de primes ou suppressions d’emploi. En cette journée internationale de la liberté de la presse, le constat est clair : la pandémie du Covid-19 touche aussi la presse du monde entier. Certes, les journalistes sont moins exposés que ne peuvent l’être les infirmiers et médecins mais ils sont aussi touchés d’une nette détérioration de leurs conditions de travail.

Grande enquête pour plus de 1300 journalistes

Interrogés en pleine crise du Covid-19, 1308 journalistes issus de 77 pays ont répondu à la nouvelle enquête de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), première organisation mondiale de la profession. Et ses conclusions sont plutôt inquiétantes.

Selon cette nouvelle enquête, 75% des répondants ont subi des restrictions dans leur travail ou ont été confrontés à des obstructions et à des intimidations lors de reportages sur le Covid-19. Deux tiers des journalistes salariés et indépendants ont également été victimes de réductions de salaire, de pertes de revenus ou de primes, de suppressions d’emploi et ont constaté une détérioration de leurs conditions de travail.

L’enquête a également révélé qu’à la suite de la pandémie Covid-19, plus de la moitié des journalistes souffrent de stress et d’anxiété. Plus d’un quart d’entre eux ne bénéficient pas des équipements essentiels pour travailler en toute sécurité depuis leur domicile, tandis qu’un sur quatre n’a pas d’équipement de protection pour travailler sur le terrain. Enfin, des dizaines de journalistes ont été arrêtés, poursuivis en justice ou agressés.

Précarité des journalistes

Interrogés sur l’état de la liberté de la presse dans leur pays, la grande majorité des journalistes ont déclaré que la situation avait empiré avec la crise. De même, un grand nombre ont déploré les conséquences de la pandémie sur la qualité du travail des journalistes : pertes d’emploi, diminution des heures supplémentaires et des moyens sont autant d’obstacles à une couverture adéquate de la pandémie.

Dans de nombreux pays, l’absence de protection sociale et de conditions de travail décentes décourage aussi ces professionnels. Une journaliste grecque qui préfère garder l’anonymat témoigne : "Je travaille plus, mais je gagne moins d’argent et le propriétaire du journal pour lequel je travaille nous doit, à moi et à mon collègue, plus de sept mois de salaire. Et le gouvernement n’apporte aucune réponse."

Difficulté pour accéder aux informations

De nombreux journalistes se sont plaints aussi des attaques croissantes contre la liberté des médias. Près d’un journaliste sur quatre a déclaré avoir rencontré des difficultés pour accéder aux informations provenant du gouvernement ou aux sources officielles. Beaucoup ont déclaré avoir été verbalement attaqués par des personnalités politiques.

D’autres se sont plaints des restrictions imposées lors des conférences de presse ou des difficultés de circuler pendant la crise, et ce malgré leur carte de presse. Certains ont pointé que la place accordée aux sujets liés au Covid-19 a conduit à ignorer d’autres questions toutes aussi importantes. C’est le cas, notamment, au Brésil. Pour cette journaliste brésilienne : "Le gouvernement fédéral méprise les journalistes. Il attaque la presse chaque jour à propos des informations qu’elle publie, nous discrédite et nous humilie".

Pour le Secrétaire général de la FIJ, Anthony Bellanger : "Les résultats de cette nouvelle enquête mondiale de la FIJ montrent une fois encore que la liberté de la presse est partout en déclin, que le journalisme subit des coupes claires dangereuses au moment même où l’accès à l’information et à un journalisme de qualité est crucial. Le journalisme est un bien public, il mérite le soutien du citoyen et on doit mettre fin à toute obstruction et à toute ingérence politique".

La Turquie et les journalistes

S’il est un pays pointé régulièrement pour le traitement des journalistes, c’est la Turquie. Cela fait des mois, voire des années, que certains journalistes sont emprisonnés. Mais d’après Amnesty International : "la situation déjà dramatique – ce pays est l’un des plus grands "emprisonneurs" de journalistes au monde – s’est encore aggravée avec la pandémie de COVID-19, les journalistes étant pris pour cible sous le couvert de la lutte contre la désinformation".

Et Amnesty International de citer quelques exemples récents : "L’ancien rédacteur en chef de Halk TV, Hakan Aygün, a été placé en détention préventive le 4 avril en raison de ses publications sur Facebook et Twitter critiquant le fait que le président Erdoğan communique un numéro de compte pour des dons destinés à aider à lutter contre la pandémie".

Aygün n’est pas le seul journaliste à avoir été inquiété : "Le présentateur de Fox TV, Fatih Portakal, fait l’objet d’une enquête pour "insulte au Président" et pour "atteinte délibérée à la réputation" des banques pour un tweet dans lequel il comparait l’appel à l’aide de COVID à des taxes supplémentaires perçues pendant la guerre d’indépendance à la fin de la Première Guerre mondiale", précise encore l’organisation non gouvernementale qui rajoute que le 18 mars : "le rédacteur en chef de SES Kocaeli a été arrêté suite à la publication d’un article concernant la mort de deux personnes de COVID-19 dans un hôpital local. Le directeur du journal a été convoqué par les autorités le lendemain. Tous deux ont été interrogés sur leurs sources à l’hôpital et tous deux ont subi des pressions pour arrêter leurs reportages sur la question".

Le 13 avril, une nouvelle loi permettant la libération anticipée et conditionnelle d’un maximum de 90.000 prisonniers a été présentée au Parlement. Ces nouvelles mesures n’ont pas permis la libération de plusieurs catégories de prisonniers, notamment ceux condamnés en vertu de lois antiterroristes trop larges ou de crimes contre l’État, ce qui signifie que de nombreux journalistes emprisonnés ne seront pas libérés.

Censure et médias fermés

L’ONU dénonce d’ailleurs la répression de l’information et des médias depuis le début de la crise actuelle. Michelle Bachelet, la Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme a critiqué les pays profitant de la crise sanitaire pour arrêter des journalistes et museler les médias indépendants.

"Une information crédible, fiable est une ligne de vie pour nous tous", a-t-elle expliqué, en citant l’organisation International Press Institute (IPI) selon laquelle 130 cas d’atteinte aux droits de la presse ont été recensés dans le monde depuis l’apparition de l’épidémie en Chine, fin 2019. Il s’agit notamment de mesures de censure, de limitation de l’accès à l’information et de dispositions légales contre la désinformation jugées excessives.

Près de 40 journalistes ont été arrêtés ou poursuivis pour avoir mis en cause la gestion de la pandémie par leurs pays ou le bilan officiel du nombre de cas et de décès, des journalistes ont disparu et des médias ont été fermés. Par ailleurs, le haut-commissariat regrette que les déclarations de certains dirigeants "aient nourri un contexte hostile" à l’égard des journalistes, mettant en danger leur sécurité et dégradant leurs conditions de travail. Avec dans son viseur, Donald Trump, le Président des Etats-Unis.