Pourquoi tant d’affolement autour de Lady Dimitrescu, la géante plantureuse et démoniaque du jeu vidéo Resident Evil Village ?

Janvier 2021, l’éditeur de jeu vidéo Capcom dévoile une nouvelle bande-annonce du huitième opus de sa célèbre franchise “Resident Evil”. Vue sur un village à l’apparence abandonné, plongé dans un brouillard persistant, sons de cloches, entrée dans un château mystérieux, voix effrayante et rire machiavélique : tous les codes de l’horreur sont respectés à la lettre. Mais cette bande-annonce cachait en son sein une surprise de taille, et révélera un personnage qui affolera complètement une partie des gameurs (dans tous les sens du terme) : Lady Dimitrescu.

Cette fascination pour cette Lady très particulière s’inscrit dans une longue tradition de représentation maléfique et sexualisée de la femme, prenant ses racines dans les plus anciens mythes de l’Humanité, jusqu’à ses versions actualisées dans la culture contemporaine (littérature, cinéma, séries TV, jeu vidéo). Pour bien comprendre toute l’agitation qui s’est créée autour de Lady Dimitrescu, prenons le temps de revivre la manière dont les gameurs ont vécu la révélation de ce personnage.

►►► Attention, les vidéos reprises dans cet article montrent des jeux vidéo d’horreur avec des images pouvant être choquantes.

Une Lady qui se dévoile petit à petit

Après être entré dans un château, les premières images de Lady Dimitrescu nous la dévoilent assise, discutant au téléphone. Elle apparaît comme une femme élégante, bourgeoise, autoritaire. Déjà, on perçoit une stature assez imposante. Le deuxième plan, lorsqu’elle pose le téléphone sur son socle, nous fait comprendre que sa poitrine est elle aussi très imposante — il est important de préciser ici que le protagoniste du jeu est un homme, Ethan Winters.

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Lady Dimistrescu au téléphone © Capcom
La poitrine de Lady Dimistrescu. © Capcom, Resident Evil Village

S’ensuivent différentes scènes qui révèlent certains pans de l’histoire, cette fameuse Lady Dimitrescu réapparaît à plusieurs reprises, et lèvent (un tout petit peu) le voile sur cette mystérieuse dame.

Sa troisième apparition se fait dans un plan en plongée (regard porté vers le bas), et nous "titille" sur un aspect en particulier : elle a l’air vraiment, vraiment, grande en fait. Son sourire, son regard et les femmes à ses côtés confirment que ses intentions ne sont pas spécialement amicales. Mais sa gestuelle, ses habits élégants et sa poitrine très opulente amènent une sexualisation du personnage qui l’éloigne de la simple antagoniste monstrueuse.

Enfin, les derniers plans, où elle s’abaisse pour passer une porte confirment bien que cette femme est très grande, voire carrément géante. On l’entend alors parler, et sa voix est posée, assez séduisante, loin des vieilles voix grinçantes.

Sa grande taille, tout particulièrement, va alors terriblement affoler la sphère des gameurs et donner lieu à de nombreuses réactions et tergiversations.

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Son chapeau aussi est imposant. © Capcom, Resident Evil Village
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Lady Dimistrescu passe une porte qui est adaptée à une taille humaine. © Capcom
Ethan était mal caché apparemment. © Capcom

Cette question devient centrale dans ce que révèle le trailer de REVIII : mais à quel point Lady Dimitrescu est-elle grande ? De nombreux articles, posts de blog et vidéos ont posé la question, en tentant d’y répondre par différents calculs et comparaisons.

Capcom a gentiment laissé prendre la sauce, puis a publié début février un message officiel du directeur artistique du jeu, donnant des précisions à ce sujet. Ça y est, on sait enfin que Lady Dimistrescu mesure 2.90 m. Si Capcom s’est déclaré très surpris de l’engouement autour de ce personnage, il a toutefois capitalisé là-dessus pour sa campagne marketing.

La première phrase de ce tweet est à souligner : "Vous clamez haut et fort votre amour pour Lady Dimistrescu". Amour, le mot est posé. Beaucoup de réactions et vidéos sont très évocatrices du type d’amour que les joueurs portent à cette femme, comme l’illustre la réaction de ce streamer (anglophone) dans sa vidéo YouTube (00 : 45) : "Je veux une femme qui puisse écraser ma tête entre ses cuisses… En fait, n’importe quelle partie [de son corps] qui pourrait écraser ma tête. Et je sais de quelle partie vous pensez, mais ça n’en est qu’une parmi tellement d’autres."

Si on peut laisser le bénéfice du doute à Capcom quant à sa surprise sur l’engouement pour cette vampire, la manière dont la bande-annonce a amené ce personnage, et dont ce personnage a été pensé, y a clairement participé. Capcom nous "offre" une variation d’un des stéréotypes les plus présents dans la représentation de la femme dans les jeux vidéo (et ailleurs) : celui de la séductrice maléfique.

La séductrice maléfique…

De nombreuses études l’ont démontré : la misogynie est bien présente dans nos cultures, depuis les mythes de l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Les mythes de Pandore ou d’Eve présentent la femme comme manipulatrice et trompeuse (et à l’origine des maux des humains sur Terre) ; des légendes comme celles des sirènes, des gorgones, des furies, des sorcières (parmi tant d’autres) dépeignent une féminité maléfique.

Concernant Lady Dimitrescu, le problème n’est pas tant que ce soit une femme maléfique (il existe tout autant des hommes maléfiques), mais qu’une sexualisation y soit couplée, afin de faire coexister un sentiment de peur et d’attirance sexuelle, et que ses caractères repoussants soient liés à sa féminité. Les images qui ont été révélées à la suite de ce trailer, ainsi que la démo jouable, ne laissent aucun doute sur la volonté de Capcom d’en faire une femme fatale, séductrice démoniaque et de jouer sur ses attributs féminins pour "aiguiser les sens" du joueur. Dans cette vidéo reprenant les apparitions de la Lady, on peut même voir une simulation d’une fellation alors qu’elle semble sucer le sang depuis un membre coupé (à 1 : 08).

Cette vidéo d’Anita Sarkeesian dans Feminist Frequency explique ce "trope" de la "sinistre séductrice" dans le jeu vidéo, donnant d’autres exemples, et montrant que Lady Dimitrescu est loin d’être un cas isolé.

… et la mère castratrice toute-puissante ?

Un journaliste du Guardian a quant à lui avancé une théorie par rapport à cette fascination sur la stature de Lady Dimistrescu. Il avance le mythe de la "femme géante terrifiante", de la figure de la mère archaïque toute-puissante en psychanalyse. "Cette figure représente la première représentation de la mère pour l’enfant, à la fois nourricière et séduisante, une présence globale monstrueuse".

Il cite également le travail de Barbara Creed, qui dans son livre "The Monstrous-feminine : film, feminisim, psychoanalysis", place "la mère archaïque, et la peur masculine de l’altérité et du corps reproducteur féminin, comme la racine psychologique de toute fiction d’horreur", et donne la série cinématographique "Alien" en exemple, avec son extra-terrestre aux attributs féminins et ses images violentes de "naissance" de l’alien en question. Et de conclure avec une note d'humour : "Alors peut-être que nous sommes obsédés par Lady Dimitrescu parce qu'[…] elle représente les peurs primales ; elle est une mère et une séductrice, qui nous domine avec un immense pouvoir castrateur. C’est soit ça, soit les gens aiment vraiment son chapeau."

Oui, il y a de nombreuses raisons d’être fasciné par un personnage, certaines sont liées à notre histoire ou nos goûts personnels, mais d’autres sont liées à notre culture. Les femmes (et d’autres communautés) subissent discrimination et violence, notamment parce que la culture, avec ses films, livres et jeux, nous transmet dès l’enfance une vision patriarcale de notre monde. Comprendre ces stéréotypes sexistes et dégradants pour la femme, pour ensuite les déconstruire, est une étape indispensable afin de ne plus les transmettre inconsciemment. Et finalement, il est tout à fait possible d'apprécier une oeuvre, voire de la considérer comme culte, tout en étant conscient des stéréotypes problématiques qu'elle transmet.

La bande-annonce révélant Lady Dimistrescu dans Resident Evil Village (REVIII)

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