"Plus cancéreux que moi, tumeur!": il y a 30 ans, Desproges nous quittait (photos et vidéos)

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L'empereur de l'humour corrosif. Le roi de la formule acerbe. Le prince de l'absurde. Le cador de la vivacité d'esprit et de la répartie. Mais aussi l'amoureux de la vie, le pourfendeur des puissants et de la connerie ambiante. Pierre Desproges manque à la culture francophone. Il n'y a qu'à observer un peu les médias hexagonaux pour remarquer que son nom revient encore sans-cesse. Notamment dans le sempiternel débat du "peut-on rire de tout". Souvent cité dans une espèce de trinité avec Coluche et Le Luron, il est pointé en porte-étendard d'une époque bénie, osée et insouciante. Du genre "Ce que disait Desproges ne passerait certainement plus sur les antennes maintenant", "à cette époque, on était plus libre", et autres considérations. 

Bien sur, à l'heure actuelle, il en aurait eu des procès en diffamation, des tollés médiatiques et des tweets rageurs. Mais, même si l'humoriste a certes repoussé loin les codes de l'humour, il était doté d'une plume dont peu sont pourvus à l'heure actuelle. D'une intelligence rare. Un style au vitriol, incisif, provocateur, anticonformiste, mais qui pouvait être aussi tendre, émouvant, bienveillant, littéraire, aussi. Et qui ne prêtait jamais à confusion. Des jeunes aux vieux, de d'Ormesson à Duras ("Marguerite Duras n'a pas écrit que des conneries. Elle en a aussi filmé!"), de Le Pen à Cohn-Bendit ("Qui êtes-vous, pauvre Cohn ?"), tout le monde y passait. A la moulinette. Le foot, les cathos, le groupe Indochine, les académiciens, Vierzon, les racistes, les bien-pensants, les languettes rouges d'ouverture des fromages "vache qui rit", Yves Montand, (et de toutes façons les vedettes de tous crins), lui-même... jusqu'à son public, Desproges tapait sur tout se qui bougeait (ou pas). Avec une férocité et une joyeuseté folles. Dans les années 80, il pouvait tout se permettre.  

L'empêcheur de tourner en rond commence son entreprise de festive démolition dans les colonnes d'un journal: "l'Aurore". Nous sommes au milieu des années 60 et le journaliste détonne. Mais sans en faire, forcément... Il parvient à transformer des simples brèves (souvent des faits divers, des "chiens écrasés") en petits bijoux d'humour noir. Remarqué par Françoise Sagan, il l'est aussi par Jacques Martin. En 1974, l'animateur le fait venir dans l'équipe du "Petit Rapporteur", une émission qui allait devenir culte. Entouré de joyeux drilles, tels Pierre Bonte, Piem ou encore Stéphane Collaro, c'est avec Daniel Prévost qu'il fait des étincelles. L'humour décapant, noir et non-sens arrive sur les écrans français... (quitte à ce que ça se termine parfois en...eau de boudin).  

La cote du parisien, qui connaît bien la "Province" -il passa ses vacances d'enfance dans le limousin, à Châlus, petite ville qui servira de cadre à son seul et géniallissime roman "Des femmes qui tombent"- monte en flèche. Tellement que Jacques Martin en est même un peu jaloux... Il quitte donc Le Petit Rapporteur, et poursuit ses péripéties sur d'autres médias. Retour comme journaliste à l'Aurore, Charlie Hebdo et surtout carrière à la radio. Il sévira pendant une dizaine d'années sur France Inter, dont il fera les belles heures ("Les parasites sur l'antenne", avec Le Luron; ses "Chroniques de la haine ordinaire"). C'est que l'ex petit rapporteur va commencer, à la fin de la décennie précédente, à se frotter à d'autres thèmes. Plus ancrés dans le concret. Sujets de société, médias et politiques seront ses cibles préférées. Il excellera dans le rôle d'un procureur dans "Le Tribunal des flagrants délires", toujours sur Inter. Avant cela, il aura marqué les esprits avec une des premières séquences brocardant, avec son pote Le Luron, les "politiques" à la télévision - à l'époque, les imitateurs se contentaient souvent de reproduire simplement la voix et la gestuelle de personnalités du show business -. Leur première "cible": Valéry Giscard d'Estaing, alors au sommet de l'état.        

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Amoureux des mots, il foulera la scène dans deux "One man show" ("Un cri de haine désespéré où perce néanmoins une certaine tendresse", en 1984; et Pierre Desproges se donne en spectacle, en 1986). Des sketches comme "On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle", "Les piles" ou "Les rues de Paris ne sont plus sûres" marqueront les esprits. Et ses saillies imprimeront durablement recueils et mémoires ("Il y a plus d’humanité dans l’œil d’un chien quand il remue la queue que dans la queue de Le Pen quand il remue son œil"; "J’ai envie de tuer quelqu’un. J’aurai dû en parler à mon psy, finalement j’ai préféré me confier à mon armurier"). 

Souvent invité dans les émissions de cette décennie, Desproges marque son temps. Les bêtisiers télévisés sont encore truffés de moments savoureux du passionné des vins et des femmes. Il aura sa minute humoristique sur France 3, entre 1982 et 1984. Intitulée "la minute nécessaire de Monsieur Cyclopède", elle reste une référence dans l'humour absurde. Il y mettra aussi ses irrévérences et ses angoisses. 

Etonnant, non?

Desproges a dézingué ses contemporains, la société et ses travers durant près de 15 ans, sans oublier personne -nous en avons aussi pris pour notre grade, rassurez-vous: "Les Belges sont appelés ainsi parce qu'ils prêtent à rire. Il y a deux sortes de Belges : les Wallons, qui sont assez proches de l'Homme, et les Flamands, qui sont assez proches de la Hollande(...)"-.

Jusqu'à sa mort, le 18 avril 1988, il essayera de rire de tout ("Mais rire avec tout le monde, ça, peut-être pas", dira t-il dans Le Monde). Sa veuve, Hélène Mourain, avec qui il a eu deux filles, est, elle décédée en 2012. Desproges repose tout comme elle, au Père Lachaise, à Paris. Il fut victime d'un cancer. La mort, dont il s'était tant moqué, n'avait pas le même sens de l'humour que lui. 

Bonus: 

On le sait moins, Desproges s'est aussi essayé à la chanson. Certes avec moins de succès. En 1977, il brocarde gentiment Souchon avec Il a bobo bébé. En 1986 sort ce titre. Toute une époque.  

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