Pigiste, l'étape incontournable des métiers de l'information ?

La pige touche notamment les journalistes, les moteurs et les cadreurs.
La pige touche notamment les journalistes, les moteurs et les cadreurs. - © AXEL HEIMKEN - AFP

Ce 21 février, la RTBF était en grève. De nombreux travailleurs ont choisi de ne pas se présenter pour manifester leur mécontentement quant au recours trop courant des intérimaires. Passer par les piges avant d’obtenir un contrat est une situation courante pour les métiers de l’information. Elle est souvent considérée comme précaire à cause de son instabilité.

Etre pigiste n’est pas un statut. Contrairement à la France où les pigistes sont tous salariés, chez nous, ils sont indépendants ou intérimaires et n’ont pas de contrat de travail stable. Martine Simonis, secrétaire générale de l’Association des Journalistes Professionnels (AJP), dénonce cette précarité qui ne cesse d’augmenter. Pour elle, il est essentiel de différencier les indépendants des salariés. « Les indépendants sont plus flexibles et reviennent moins cher pour les entreprises. Cela a une conséquence sur les salariés car ça tire à la baisse leur statut », explique-t-elle. Martine Simonis pointe plusieurs autres aspects contraignants liés au fait d’être pigiste.

L’organisation des pigistes n’est pas des plus simples. La plupart sont rarement prévenus longtemps à l’avance de leur horaire. Il est difficile pour eux de s’organiser, mais aussi de se projeter dans l’avenir. La secrétaire générale de l’AJP détaille le nombre de piges possibles en presse écrite : par article, par journée, par mois ou par heure. Etre « engagé » pour une durée si déterminée n’est pas une situation de travail souhaitable, critique Martine Simonis.

Prix inchangé depuis 10 ans

Un autre point essentiel concerne les revenus. En dix ans, il n’y a pas eu d’augmentation des tarifs des piges dans la presse écrite. D’après une enquête menée en 2015 par l’AJP, les tarifs les plus bas seraient pratiqués en presse quotidienne régionale. Pour un journaliste indépendant, le barème minimum conventionnel est de 1,11 euro par ligne de 60 signes. Le tarif de la pige dépend également du marché, qui ne joue pas souvent en leur faveur. En raison d’un nombre élevé de demandes et de la petite taille du marché, les pigistes ne coûtent pas cher pour les médias qui les sollicitent. « Dans une même rédaction, les tarifs ne sont pas toujours uniformisés. Ils dépendent de la ville dans laquelle on écrit », précise Martine Simonis.

La situation est préoccupante autant pour les indépendants en presse écrite qu’en audiovisuel. L’AJP a constaté une augmentation du nombre de contrats précaires à la RTBF. « Il appartient au service public de donner des contrats de travail acceptables », souligne sa secrétaire générale. Elle explique également qu’il serait intéressant que le secteur audiovisuel reconnaisse les droits d’auteur des journalistes. La taxation sur les droits d’auteur étant moindre, il est plus intéressant pour les pigistes d’être payés avec ces droits. Cette pratique est pourtant courante en presse quotidienne et périodique.

Plusieurs métiers touchés

Bertrand (prénom d’emprunt) est un journaliste expérimenté. Pigiste pour le web à la RTBF depuis quelques années, il a travaillé pendant 20 ans dans un autre groupe de presse. Il a décroché un contrat à durée déterminée de huit mois, prolongé ensuite de trois mois, avant de redevenir pigiste. Pourtant, Bertrand a réussi le concours d’entrée de la RTBF et se voit confier des tâches très sérieuses comme la responsabilité du site. « Aujourd’hui, ma situation est moins bonne qu’avant l’examen. C’est quand même bizarre de l’avoir réussi et de ne pas avoir de contrat fixe », confie-t-il. Ce pigiste n’est pourtant pas découragé car il sait qu’il y a pire ailleurs. Il exerce également d’autres activités en dehors de ses piges afin de garder une certaine stabilité. De son côté, Nicolas est un journaliste comptant une quinzaine d’années d’expérience. Il travaille actuellement en presse écrite pour plusieurs médias belges. Il y a peu de temps, il a choisi de devenir totalement indépendant. Etre pigiste représente pour lui plusieurs avantages : travailler de chez soi, ne pas être lié à un média, gérer son emploi du temps. « Les seules contraintes se retrouvent au niveau financier. Je ne touche jamais la même chose chaque mois et quand je pars en vacances, je n’ai pas de salaire », explique-t-il.


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Didier est monteur à la RTBF depuis cinq années. Après plusieurs CDD, il est à nouveau pigiste. Ce dernier refuse rarement lorsqu’on lui propose de travailler car il a bon espoir d’obtenir un contrat à durée indéterminée bientôt. « Quand on est naïf, on dit oui tout le temps et malgré tout, les contrats n’arrivent pas », déplore-t-il. Un autre monteur pigiste, Michel, n’est pas depuis longtemps à la RTBF. S’il apprécie l’aspect flexible des piges, il regrette les contraintes financières. « J’en connais qui, le 12 du mois, n’ont déjà plus rien », déclare-t-il. Financièrement, il y a des mois difficiles pour Michel mais certains sont plus confortables. Il explique qu’il vaut mieux être de nature économe lorsque l’on est pigiste. Approchant la quarantaine, décrocher un CDI est un réel souhait pour lui.

Cameraman pour la RTBF, Thierry n’est plus pigiste depuis quelque temps. Il l’a cependant été pendant plusieurs années. Au début, cette situation lui convenait. « Avant, nous étions peu de pigistes. Il y avait une sorte de système d’ancienneté qui faisait que si ça faisait longtemps qu’on était là, on était appelé en premier », se remémore-t-il. Cependant, au fur et à mesure des ans, il y a eu de plus en plus de pigistes et ce système d’ancienneté a été cassé. Il déclare à la suite de cela qu’il touchait le même salaire qu’un pigiste sortant de l’école. « Avec le nombre de pigistes qui a augmenté, chacun avait moins d’heures prestées. Du coup, quand il y a eu un appel à candidatures pour un contrat, on n’avait pas assez d’heures pour postuler », explique-t-il. Pour lui, il s'agit d’un véritable cercle vicieux.

La RTBF s’explique

Selon la porte-parole de la RTBF, Axelle Pollet, les métiers de l’audiovisuel sont liés à l’appel de fonctions intermittentes. « A la RTBF, il y a une moyenne de 12% d’intérimaires. Dans les autres médias européens, elle se situe à 20% », compare-t-elle. La porte-parole souligne qu’il existe une réelle volonté de la direction d’intégrer des personnes supplémentaires. « Engager une trentaine de profils pour la production de contenu et cinq journalistes est la proposition qui est sur la table », déclare Axelle Pollet. Avec sa proposition d’augmenter les effectifs, la direction dit avoir été surprise du maintien de la grève. Elle déclare que la direction de la RTBF est consciente que le parcours n’est pas toujours simple pour les pigistes et argumente que transformer ce qui est en place depuis plusieurs années prend du temps.

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