"On est entré dans un paradigme où il faut interagir pour arrêter de consommer du contenu numérique" (L'ère des données 3.2)

Les designs des plateformes web veulent sans cesse capter notre attention, développant des designs addictifs très performants.
Les designs des plateformes web veulent sans cesse capter notre attention, développant des designs addictifs très performants. - © Perzon Seo - Flickr

Si l’internaute lambda consomme autant de données, il n’est qu’en partie responsable. Car tout utilisateur d’internet est dépendant de l’interface qui lui est présentée afin de pouvoir utiliser ces données : en d’autres mots, ce sont les programmes et applications qu’il utilise qui déterminent le degré de voracité en data d’un internaute.

Des logiciels de moins en moins performants

C’est un effet plutôt inattendu de l’amélioration de la puissance des ordinateurs : les logiciels qui y tournent sont de moins en moins optimisés.

Il y a une sorte de boucle rétroactive entre l’efficience du matériel, et le développement des logiciels. Les ordinateurs ont été de plus en plus performants et ça a permis aux logiciels de devenir de moins en moins performants. C’est-à-dire que lorsque l’on développe un logiciel, si l’on veut qu’il soit optimisé, ça demande plus de temps, plus d’expertise, donc plus coûteux. Donc cette phase d’optimisation est devenue de moins en moins importante. Ca commence à se calmer maintenant, mais ces dernières années, c’est typiquement ce que Microsoft a fait : ils ont mis des couches sur des couches, et au final, un Windows 10 est bien moins performant qu’un Windows 95 ou 98. Parce que la contrainte matérielle, en termes de puissance, est de moins en moins forte. Donc les fournisseurs de logiciels proposent des produits de plus en plus pourris, car de toute façon, ils tourneront quand même.

Actuellement, pour lancer un navigateur comme Mozilla Firefox, il faut plus ou moins 500Mb de mémoire. A titre de comparaison, en 69, le système de navigation d’Apollo, qui a fait atterrir un module lunaire, c’était l’équivalent de 72Kb (soit près de 700 fois moins). On voit qu’il y a une distorsion entre ce que l’on est capable de faire, et ce que l’on fait.

On est donc dans un cercle vicieux où l’on réalise les mêmes tâches qu’il y a dix ans, sur des machines plus performantes, mais avec des logiciels moins performants. Et si l’on avait pas ce phénomène, on pourrait au final toujours utiliser le même PC qu’il y a 15 ans. Il s’est créé une obsolescence logicielle, qui est un véritable problème quand on parle d’un numérique plus durable. 
— Adrien Voisin, doctorant en informatique à l'UNamur

En plus d’être de moins en moins performants, ces logiciels tournent de plus en plus souvent en arrière-plan de la machine. Le cas des smartphones est très parlant : nombre d’applications ne se ferment jamais, collectent en permanence des données, et surtout, en consommant via des mises à jour logicielle très fréquentes.

Un effacement des repères de début et de fin

Mais c’est au niveau des interfaces des logicielles que les problèmes de design sont les plus flagrants. Car ici, il n’est plus question de paresse intellectuelle ou de recherche du moindre coût : le but affiché est de retenir l’internaute devant l’écran, créant une véritable addiction pour certains contenus, tels que les jeux vidéo ou les réseaux sociaux.

Ces designs ont donc un objectif de capter notre attention, et de la retenir. Par exemple, l’autoplay est une manière de capter l’attention. Ils se sont rendus compte que le son pouvait être ennuyeux pour l’internaute, et ils l’ont donc coupé, et ont rajouté des sous-titres. Ce qui fait que maintenant, on peut lire un article et puis se rendre compte que l’on est en train de regarder une vidéo que l’on n’a pas demandée.

Un des designs utilisés, c’est l’effacement des repères de fin et de début de contenu. Le cerveau a besoin d’un repère pour comprendre que le contenu est terminé, typiquement un générique de fin d’un épisode. Et donc mécaniquement, le cerveau va se demander s’il va regarder un nouvel épisode. Le simple fait d’effacer ces génériques de fin et de début, par mécanisme automatique, le cerveau ne saisit pas vraiment que c’est un contenu différent. On ne regarde plus une série, mais un film de 10 heures. Sur les réseaux sociaux, on peut scroller une page indéfiniment. C’est un contenu infini, et on va s’arrêter quand notre cerveau va nous dire « Stop, je n’en peux plus ».

Le changement de paradigme est là : avant, il fallait interagir pour consommer du contenu. Maintenant, il faut interagir pour arrêter de consommer du contenu.— Maxime Efoui-Hess, ingénieur spécialiste du climat et chef de projet chez "The Shift Project"

Depuis quelques années, on constate cependant un effet de seuil, notamment pour des raisons de santé. L’Homo digitalis se rend compte que scroller indéfiniment sur sa page Facebook dévore un temps monstre de sa journée. C’est ainsi que l’on voit fleurir de plus en plus d’applications pour nous aider à gérer notre temps sur les écrans. Et d’obliger les designers d’interface à repenser ce paradigme, en intégrant cette nécessité d’une plus grande sobriété dans la consommation des données.

Il y a des communautés de designers qui commencent à dire, est-ce que vous vous rendez compte qu’il y a des utilisateurs qui vont quitter la page à cause de ce genre de design ? Ils en ont assez d’avoir un truc qui bouge. » On arrive à un effet de seuil. Il y a une eu période où l’on s’est dit, mettons des vidéos partout, les gens aiment ça, mais maintenant, l’internaute commence à se dire, non, je veux voir une vidéo quand je le décide. Cet effet de seuil va nécessiter un refondement des designs en fonction.
— Maxime Efoui-Hess, ingénieur spécialiste du climat et chef de projet chez "The Shift Project"

"L’ère des données" est un dossier web d’une dizaine d’articles, publiés durant tout le mois de décembre, qui questionne l’impact environnemental du numérique, et la démarche de sobriété numérique.

1er décembre // L’ère des données 1.0 : Le constat chiffré

8 décembre // L’ère des données 2.0 : Quelles réponses de l’industrie du numérique face au défi environnemental ?

15 décembre // L’ère des données 3.0 : Les habitudes de consommation des internautes au centre de la démarche de sobriété numérique

22 décembre // L’ère des données 4.0 : Cas particuliers

Ressources graphiques : Freepik, SmashIcons, Icon Pond et itim2101 sur FlatIcons.
Ressources software : Brad Arnett (https://codepen.io/bradarnett/pen/dNEbzB) et AnneD Osuch (https://codepen.io/devcodetips/pen/LGRJEo)



 

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