Enquête "Les Médias, le Monde et Moi": "Tout un système médiatique a subi une crise"

La presse a du plomb dans l'aile et le public semble en avoir ras le bol des informations déversées du matin au soir sur les ondes. Pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là? L'enquête "Les Médias, le Monde et Moi" réalisée par Anne-Sophie Novel et Flo Laval est diffusée sur La Une ce jeudi 21 mars. Invitée sur La Première, Anne-Sophie Novel présente cette enquête. 

Quel est le point de départ de cette enquête, est-ce la défiance envers les médias? 

Anne-Sophie Novel: "Oui, parce qu'elle [la méfiance] ne date pas d'hier. Elle est historique et je crois même qu'elle existe depuis le début du journalisme. Mais plus encore que ça. Je suis spécialisée sur des thématiques que j'avais du mal à relayer en interne dans les rédactions, et notamment les questions d'environnement et d'écologie, et je me suis dit à un moment: 'Mais comment fonctionnent les médias ? Comment ça se fait que ça ne soit pas plus simple de parler des enjeux du siècle ?' J'ai alors commencé à creuser en me disant qu'il y avait en fait une complexité du monde actuel, qui faisait que cette complexité se retrouvait aussi dans nos façons de s'informer. L'enquête a donc commencé comme ça il y a cinq ans".

A votre avis, quelle est la responsabilité des journalistes dans ce désamour ? Comment en est-on arrivé là ?

"Je ne sais pas si les journalistes sont forcément les seuls responsables. Je pense qu'il y a tout un système médiatique qui a subi une crise. Un départ des annonceurs, la publicité est allée ailleurs, il y a aussi l'émergence d'Internet et des réseaux sociaux qui leur a fait perdre un peu de leur posture, ils s'étaient complètement perdus." 

"Ces évolutions-là se sont coordonnées et ont complètement déstabilisé une profession qui était dans une posture assez descendante. Aujourd'hui, tout le monde peut prendre la parole et créer son média. Ca implique donc un changement qui devient difficile parce qu'on n'a plus forcément les moyens de le faire. On n'a plus forcément le temps de bien faire son métier. Le film revient donc là-dessus et explique pourquoi il y a une défiance qui est née dans le public, mais aussi pourquoi ça a été compliqué pour la profession. On part ensuite à la recherche de solutions pour essayer de montrer que tout le monde n'est pas pourri dans ce monde-là."

Vous parlez notamment d'infobésité ou de medianorexie. Pourquoi faites-vous un parallèle avec l'alimentation ?

"Quand j'ai réfléchi à une manière assez simple d'aborder cette crise, je me suis finalement dit qu'on a un problème avec l'information tel que celui qu'on a connu avec l'alimentation il y a 20 ans, et qu'on connaît encore un peu".

"Il y a 20 ans, on a vraiment réalisé qu'on mangeait mal, que l'alimentation venait de loin et qu'on ne savait plus qui produisait ce qui arrivait dans notre assiette. Pour l'information, c'est pareil. Elle circuite maintenant de manière complètement globalisée, mais on n'a plus un lien d'authenticité, il n'y a plus de lien de confiance, tout ça est complètement perdu. Il est donc temps qu'on prenne conscience qu'on a un problème avec la manière dont on s'informe. Je crois qu'on est vraiment au début d'une révolution à ce niveau-là."

"On parle des 'fake news' depuis deux ou trois ans, mais ce n'est pas tout. C'est le petit bout immergé de l'iceberg. Il y a une vraie prise de conscience à avoir sur le fait qu'on ne sait plus où donner de la tête. Les différents symptômes, c'est que certains arrêtent d'écouter l'information et d'autres sont complètement addicts. Le plus important, c'est cette crise de foi généralisée où on ne sait plus qui croire et comment croire. Les journalistes peuvent dire qu'ils vont déjouer les infox et aller rétablir la vérité, si en face les personnes ne veulent pas y croire, elles sont libres de ne pas y croire. Mais ce travail-là, les journalistes ne peuvent pas le faire. Donc, comment faire aujourd'hui pour prendre conscience de tout ça et essayer d'aller vers un autre mode d'information?"

On connaît le circuit court dans l'alimentation, mais concrètement, que veut dire le circuit court dans le métier d'informer ?

"Ça veut dire plusieurs choses. Ça veut dire à la fois le côté information locale, mais ça veut dire aussi la relation avec le consommateur d'informations. Quand il y avait les annonceurs, les journalistes étaient encore un peu trop loin de leurs lecteurs, de leurs auditeurs, de leurs spectateurs. Maintenant, on peut avec les réseaux sociaux bâtir une nouvelle relation et donc construire de nouveaux modèles économiques. Mais pour ça, il faut aussi que les gens comprennent que l'information a une valeur et qu'il faut la soutenir, notamment financièrement. Cette forme de circuit court est à étudier parce qu'elle est intéressante et qu'on peut même impliquer les lecteurs dans la production d'information. Certains médias en Belgique le font, comme Médor, aux Pays-Bas il y a De Correspondent, en France on a depuis 10 ans Mediapart, qui sont soutenus par leurs lecteurs, mais aussi les impliquent de plus en plus. Donc ça, c'est une piste."

"Le documentaire pose énormément de questions. On évoque quelques pistes de solution, mais tout est à faire et on espère bien avec ce film lancer une vraie réflexion en France et ailleurs, parce que l'UNESCO est aussi partenaire du film pour expliquer qu'il est important aujourd'hui de prendre à bras le corps ce sujet et de nous en parler pour essayer de rétablir la confiance et montrer que c'est crucial pour la santé de nos démocraties."

Selon vous, l'information gratuite est condamnée à plus ou moins long terme ?

"Non, je ne pense pas. L'information gratuite existera toujours. Dans le monde dans lequel on est, elle ne va pas disparaître. Mais quel modèle avoir quand il y a de l'information gratuite ? Que peut-on enrichir avec ça ? Ça ne va pas disparaître, sauf qu'aujourd'hui on se rend bien compte qu'il y a des sites, comme le Guardian par exemple, qui mettent toutes leurs informations en accès libre, mais qui demandent à ceux qui le peuvent de les soutenir avec des logiques qu'on appelle de membership, c'est-à-dire qu'avec un abonnement un peu particulier on peut adhérer aujourd'hui à un média comme on adhère à une association".

N'y a-t-il pas un danger à voir ces organes de presse repliés sur leur communauté?

"Si, bien sûr, c'est un risque. Comme aujourd'hui on court d'autres risques avec des actionnaires. C'est pour ça que je dis qu'il n'y a pas une solution adéquate, ce sont des choses qu'on doit bâtir et construire ensemble avec beaucoup de vigilance pour justement ne pas se faire avoir. Dans le film, Samuel Laurent l'évoque bien en disant que les modèles qui reposent sur une communauté sont très bien, mais il y a aussi en effet les désavantages qui vont avec."

"Si jamais le journal dit quelque chose qui ne convient pas, certains se désabonnent. On marche donc sur un fil, mais ce qui est bien, c'est que ça n'empêche pas de nombreux créateurs de se lancer et d'essayer justement de tester de nouveaux modèles. Le film est donc volontairement positif pour dire : 'Interrogeons-nous et voyons ce qu'on peut essayer de faire ensemble pour défendre une presse libre indépendante et de qualité'".

Quelle vision les jeunes publics ont-ils des médias ? 

"En fait, ils ne s'informent plus comme moi je pouvais m'informer quand j'avais leur âge. On a 20 ans d'écart et c'est donc très intéressant d'échanger avec eux. Ils ont une méfiance qui se retrouve aussi par rapport à ce qu'ils regardent sur Internet. On va dire que là-dessus ils ont une lucidité, ils mettent tout le monde au même niveau. Que ce soit l'information qu'ils ont sur Internet et qui peut venir des réseaux sociaux comme celle qui vient d'un journal, ils ne vont pas vraiment faire plus confiance."

"Par contre, cette méfiance nourrit aussi le désir pour eux d'être sûr de bien s'informer et je crois qu'ils ont à cœur de savoir d'où ça vient et sans doute une habileté à justement déjouer ce qui est faux. Ils évitent d'être trop crédules, et ça a été prouvé récemment par une étude qui montre que ce sont souvent les plus âgés qui propagent le plus les fake news. Je pense donc qu'ils ont une forme de lucidité et de méfiance, mais qui fait qu'ils ne vont pas répandre plus que leurs aînés la fausse information en ligne. Je leur dis à chaque fois : 'Ayez conscience de ça. Vous êtes né avec une souris dans la main, avec un mobile dans la main, vous êtes plus abonnés à Netflix ou à des plateformes d'abonnement de séries en ligne qu'à des médias, mais inventez aussi les médias de demain qui vous permettront d'être bien informés et de préserver quand même votre apport au monde'".

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