On a joué au jeu vidéo Assassin's Creed Odyssey avec des profs de langues anciennes (vidéos)

Une centaine d’heures de jeu, une carte gigantesque à explorer, des missions par dizaines et des combats sanglants… C’est ce que propose le jeu vidéo Assassin’s Creed sorti en octobre 2018. Depuis quelques jours, ce titre phare du studio Ubisoft se décline aussi dans une version "Discovery Tour". Une sorte de mode "touriste" où le joueur se déplace librement dans le décor, sans la violence du jeu original.

L’Acropole, les sites des plus grandes batailles, les coulisses des Jeux olympiques… un pan entier de la culture et de l’histoire de la Grèce antique s’ouvre aux joueurs et aux passionnés. Pour les créateurs du Discovery Tour, c’est aussi un outil d’apprentissage utile pour les professeurs et leurs élèves. Cette visite guidée est d'ailleurs gratuite pour ceux qui possèdent déjà Assassin’s Creed, mais il est aussi possible de se la procurer pour un peu moins de 20 euros.

Mais que vaut ce jeu vidéo qui se veut éducatif ? Pourrait-on vraiment l’utiliser tel quel dans les classes ? Avec quel dispositif ? Pour le savoir, nous avons demandé à trois professeurs de langues anciennes de tester Assassin’s Creed Odyssey. Qu'ils soient joueurs confirmés ou qu'ils n'aient jamais tenu une manette entre les mains, tous sont unanimes : le spectacle proposé par le Discovery Tour est bluffant.


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"La reconstitution est vivante, note Romain Pirotte, professeur à l’Institut Saint-Louis à Namur. Dans les documentaires, les moyens ne sont pas les mêmes que chez Ubisoft. Il y a des reconstitutions où on n’a que le bâtiment modélisé en 3D et on n’a pas une vue 3D. Ici c'est assez immersif."

Simon Midrez, qui enseigne le latin à l’Athénée royal de Ganshoren, est du même avis. Alors que nos trois enseignants se dirigent, manette en main, vers un théâtre antique, il fait cette observation : "Ce qui est intéressant ici, c’est qu’on voit la ville tout autour. Souvent, il nous reste un théâtre au milieu de nulle part ou au milieu d’Athènes dans une ville moderne. C’est beaucoup plus parlant de voir ça plutôt que la ruine antique dont on ne sait pas comment elle était agencée par rapport au reste. Je trouve que la reconstitution est vraiment pas mal faite et cohérente."

Des couleurs sur les statues

D’un coup de joystick, les voilà partis vers l’Acropole et le Parthénon. Partout, des bâtiments et des statues colorés. Bien loin de l’image du marbre blanc qu’on retrouve aujourd’hui dans les œuvres d’art exposées dans les musées du monde entier. "Tu peux t’arrêter là devant le petit temple, lance Simon à Romain qui tient les commandes. C’est un truc que je trouve très bien fait. C’était peint avec des couleurs relativement vives. Ça pouvait faire même un peu kitsch. Je m’attendais à tacler le jeu sur ce détail-là."

Restent quelques détails qui choquent : l’omniprésence du bleu dans les décors, alors que cette couleur n’était pas si présente dans l’Antiquité grecque. Et que dire de la carte qui rabote les distances pour mieux faire rentrer l’empire athénien dans l’écran de télévision ? "Il y a des problèmes d’échelle, sourit Catherine Baudry, professeure de latin-grec au Collège Saint-Michel d’Etterbeek et doctorante à la KU Leuven. Les îles sont très fortement agrandies, la Crète est beaucoup trop près."

Autre particularité : la gigantesque statue d’Athéna Promachos qui se dressait sur l’Acropole au milieu du 5e siècle avant Jésus-Christ. "Lorsqu’on la regarde dans le jeu, on voit bien qu’elle doit faire quelque chose comme une quarantaine de mètres de haut", reconnaît Maxime Durand, l’historien qui a joué le rôle de directeur créatif pour ce Discovery Tour. Le monument est disproportionné par rapport à sa taille réelle estimée par les spécialistes à 10 mètres de haut. Comme le Discovery Tour se base sur le jeu original, l’une ou l’autre incohérence de ce type parsèment l’expérience. Mais des notices explicatives viennent régulièrement expliquer les choix faits par les développeurs.

Les créateurs d’Assassin’s Creed sont d’ailleurs régulièrement la cible de critiques. Car leurs héros, qui ont déjà voyagé à l’époque de la Renaissance ou de la Révolution française, se retrouvent parfois dans un passé réinterprété pour les besoins de l’intrigue vidéoludique. En 2014, Jean-Luc Mélenchon, chef de file de la France Insoumise avait offert une publicité inespérée à Assassin’s Creed Unity. "C’est de la propagande contre le peuple barbare, sauvage et sanguinaire", disait-il de cet épisode qui plaçait le personnage dans un 18e siècle sans foi ni loi.


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Pourtant, les équipes d’Ubisoft réparties entre la France, le Canada ou encore la Malaisie sont très attentives au détail. "On travaille sur le Discovery Tour en partenariat avec la classisiste Stephanie-Anne Ruatta [rattachée à l’université de Nantes, en France, ndlr], nous précise Maxime Durand. Et on a plusieurs historiens externes, des professeurs, des enseignants, des chercheurs qui travaillent avec nous. Ils sont 18 au total, dont plusieurs en Grèce, au Royaume-Uni, en France, au Canada, aux Etats-Unis."

Pourrait-on imaginer une utilisation en classe d’un tel outil ? Pour Romain Pirotte, lui-même passionné de jeu vidéo, c’est sûr que oui. "Se faire une idée exacte de la vie des gens c’est précieux et un jeu immersif comme ça va plus loin qu’un documentaire ou qu’un PowerPoint. Voir des rues, ça permettrait aux élèves d’avoir un autre regard sur l’Antiquité qu’on étudie quatre heures par semaine sans jamais avoir l’accès direct au matériel qu’on étudie", s’enthousiasme l’enseignant.

Visiter Olympie tout en restant assis

William Brou n’a pas attendu qu’Ubisoft entre dans les écoles pour adapter ses cours aux nouvelles technologies. Ce professeur d’histoire à Thiers (en France, périphérie de Clermont-Ferrand) anime la chaîne YouTube "Histoire en jeux" dans laquelle il analyse la part historique de titres tels que Battlefield WWI, Call of Duty WW2 ou Caesar III. Une passion qu’il utilise dans son métier au quotidien. "Ça a vraiment commencé il y a quatre ans où je me suis dit que j’allais faire jouer les élèves en classe", nous raconte-t-il.

Le Discovery Tour est donc arrivé à point nommé pour cet enseignant qui voit dans ce mode de jeu l’occasion de faire du "tourisme historique". Même s’il n’a pas encore utilisé sa nouvelle séquence de cours en classe, tout est déjà clair dans sa tête. Avec sa classe, il prendra la direction du temple de Zeus, à Olympie, "parce qu’on doit aborder en sixième la religion grecque".

William Brou veut ainsi faire découvrir à ses élèves des lieux dans lesquels ils ne mettront peut-être jamais les pieds. "Je vais leur faire visiter ce site-là avec un petit questionnaire. Ils seront en trois groupes. Un groupe qui va s’intéresser au plan du sanctuaire, un groupe qui va s’intéresser à la chronologie des événements et un groupe qui va chercher des détails de l’histoire. Le but c’est que les élèves ne soient pas passifs devant le tour à devoir juste suivre une visite, noter deux ou trois informations pour ensuite répondre à des questions qui soient bien dans l’ordre des tours. Le but, c’est vraiment qu’ils soient acteurs et à la recherche de l’information."

Montrer que des choix ont été faits par les concepteurs du jeu

Dans un second temps, le professeur d’histoire compte passer à l’analyse. "Je voudrais leur faire critiquer la reconstitution du site parce qu’il y a des défauts. Il y a des bons et des mauvais côtés. On va s’attarder sur le temple de Zeus. On va comparer le plan du sanctuaire d’Olympie avec les trouvailles archéologiques. Le but c’est que les élèves voient que des choix ont été faits. Le but ce n’est pas de dire que le site est mal représenté, mais bien que des choix ont été faits par les concepteurs du jeu. Je vais leur apporter des notions de 'game design', de 'level design', de choix artistique… Ensuite on va comparer la représentation du temple de Zeus avec la description qu’on connaît du temple par Pausanias [géographe et voyageur de l’Antiquité, auteur d’une "Description de la Grèce, ndlr]."

Dans le Discovery Tour, chaque visite se termine par un questionnaire. "L’idée, c’est de confirmer l’acquisition de l’information, ajoute Maxime Durand. Les quiz restent très légers, très accessibles. On ne peut pas échouer. C’est peut-être même mieux de mettre la mauvaise réponse parce qu’on apprend quelque chose, même en se trompant. Il n’y a pas de score au final."

Est-ce qu’un jeu vidéo permet de mieux retenir la matière qu’un cours classique ? Aucune étude approfondie n’a permis de le déterminer. Seul un test mené l'an dernier sur 330 élèves répartis dans neuf écoles de la région de Montréal, au Canada, permet d’avoir un aperçu. Les étudiants étaient alors séparés en deux groupes : l’un a suivi un cours magistral avec un vrai professeur, l’autre s’est immergé dans le mode d’Assassin’s Creed Origins, premier titre de la saga à bénéficier d’une visite guidée du genre. Tous étaient ensuite soumis à la même série de questions.

Verdict : "Le niveau de connaissances [des élèves] sur le sujet avait doublé, voire triplé, passant de 22% avant le cours à 41% (pour ceux qui avait fait la visite virtuelle) et à 55% (pour ceux qui avaient suivi le cours magistral)", peut-on lire sur le site internet de l’université de Montréal.

"C’est compliqué de faire des cumulets avec une armure"

Comparer ce qu’on sait de l’époque et ce que les créateurs d’Assassin’s Creed en ont retenu, voilà bien une porte d’entrée pour les professeurs d’histoire ou de langues anciennes. Nos trois testeurs sont unanimes : cette "Odyssey" est avant tout un bon moyen d’exercer l’esprit critique des élèves. Simon Midrez pointe notamment les scènes de combat du jeu de base : "On voit que c’est plutôt basé sur '300' [un péplum américain gonflé à la testostérone sorti en 2007, ndlr] que sur une réalité historique. C’est un peu compliqué de se battre en armure en faisant des cumulets", ironise-t-il.

Catherine Baudry est du même avis. C’est même sur ce plan de l’analyse historique que le rôle du professeur est primordial selon elle. "Il faut toujours amener l’élève à faire preuve d’esprit critique. Et ça, le jeu vidéo ne le fait pas. Tout l’intérêt c’est de montrer aux élèves le jeu vidéo et d’attirer leur attention sur les anachronismes, sur la représentation des couleurs, sur la place des femmes… Le prof est là pour les guider", conclut-elle.

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