Michael Stora, le psy de Skyrock: "Skyblog fournissait un espace de créativité aux adolescents"

Michael Stora, psychologue et psychanalyste a été l’un des premiers à s’intéresser à la culture numérique et à ses dangers.
Michael Stora, psychologue et psychanalyste a été l’un des premiers à s’intéresser à la culture numérique et à ses dangers. - © YouTube - Arte

Outil très apprécié des collégiens, Skyblog, qui fête cette année ses quinze ans, n’a pas manqué de contribuer à certaines dérives : blogs consacrés aux tendances suicidaires, à la scarification et au mal-être en général. A la moitié des années 2000, la presse s’empare du sujet, mettant en avant la dangerosité de ces nouveaux usages d’internet. Pour le groupe Skyrock, il fallait réagir.

"Sur les blogs, certains parlaient de leur tristesse, de leur sentiment d’abandon, de leurs problèmes les plus intimes. C’était comme des bouteilles à la mer, explique Pierre Bellanger. Nous ne pouvions pas rester spectateurs." En 2007, le patron de Skyrock embauche Michael Stora. Ce psychologue et psychanalyste a été l’un des premiers à s’intéresser à la culture numérique et à ses dangers. S’il ne travaille plus aujourd’hui pour Skyrock, il tient à souligner la "responsabilité citoyenne" dont Pierre Bellanger a fait preuve il y a dix ans. Entretien.

Comment êtes-vous devenu "le psy de Skyrock" ?

A l’époque, Skyblog était le lieu où il y avait le plus d’adolescents. La plate-forme était pointée du doigt. Des blogueuses avaient évoqué leur envie d’en finir avec la vie. Et ça c’était réellement produit. C’est Pierre Bellanger qui m’a contacté. Il voulait travailler avec un psychologue qui prendrait en charge la cellule psychologique de Skyrock.

Comment avez-vous procédé ?

J’avais trois manières d’agir. La première c’était de rentrer en contact par mail et de tenter d’entamer un dialogue. Le service de modération m’envoyait le nom d’un blog à risque qu’ils avaient repéré. Il s’agissait soit de suicide, de scarification ou d’automutilation, et aussi parfois des choses un peu plus lourdes où des adolescents évoquaient des abus sexuels ou des maltraitances.

La deuxième manière d’agir, pour forcer un peu les choses, c’était de dire au service de modération de fermer le blog pour protéger l’adolescent lui-même. C’était une manière de lui couper un effet de mise en scène qui pouvait faire flamber les passages à l’acte suicidaire. Sans compter que ça pouvait être très inquiétant et angoissant pour ceux qui regardaient le blog. C’était aussi une pression pour entrer en contact. J’envoyais un mail en disant que c’était important de prendre position parce que c’était trop inquiétant et qu’il fallait entamer un dialogue. Parfois ça marchait parce qu’ils voulaient à tout prix récupérer leur blog. Il m’arrivait ensuite de les orienter vers des centres de soins

La troisième manière d’agir, qui était la plus radicale consistait à faire appel à la police. Cela concernait les blogs où il y avait une urgence. Avec le numéro IP, on contactait PHAROS [la Plate-forme d’Harmonisation, d’Analyse, de Recoupement et d’Orientation des Signalements qui permet de signaler les comportements illicites sur internet, NDLR]. Les policiers allaient directement chez la personne pour intervenir.

Est-ce qu’on peut dire que les blogs étaient des journaux intimes accessibles à tous ?

C’est tout sauf un journal intime. Quand vous publiez un article, ça ne regarde que les autres. C’est véritablement une tribune où les personnes se mettent en scène. Ce que moi j’ai compris, c’est que c’était un véritable laboratoire de quête identitaire. Beaucoup d’adolescents n’avaient pas un blog, mais au moins trois ou quatre. Sur chacun d’eux, ils exposaient différentes facettes : la part sombre, la part sexuelle, la part culturelle, la part vitrine… Chacune de ces facettes pouvait se mettre en scène, parfois cachées les unes aux autres.

Donc certains adolescents multipliaient les identités sur Skyblog…

Oui, je me souviendrai toujours du premier article qu’on m’avait envoyé dans lequel une adolescente évoquait son envie de mourir. J’avais lu cet article et il y avait une puissance littéraire dans ce qu’elle évoquait de sa souffrance. J’étais rentré en contact avec elle et elle m’avait répondu deux jours après en commençant avec des accents circonflexes ^^, ce smiley qui est un peu un signe de second degré, en me disant qu’il ne fallait pas s’inquiéter plus que ça, que grâce à ce blog elle avait eu 400 commentaires et 8 clics et qu’elle avait deux autres blogs.

Alors que les médias accusaient les blogs de tous les maux, vous les voyez plutôt comme un lieu d’épanouissement pour les adolescents, c’est bien ça ?

J’ai envie de vous dire que la souffrance adolescente est assez banale, elle est même nécessaire. Skyblog leur fournissait un espace de créativité. Rien de plus génial que la créativité à cette période de la vie. C’est la plus belle des défenses. Ce n’est pas la plate-forme qui a créé la souffrance adolescente. Au contraire, elle l’a révélée.

Et Facebook dans tout ça, quelle influence a ce réseau sur les adolescents d’aujourd’hui ?

Facebook est paradoxalement beaucoup plus terrible dans cette capacité à exprimer la souffrance. Tout le monde va incroyablement bien sur Facebook. C’est terriblement tyrannique d’une certaine manière. La philosophie de Facebook est axée sur une pensée très positive. Cela va à l’encontre du comportement de l’adolescent qui peut avoir envie de partager des photos de fête, mais qui a aussi a besoin d’espaces où il peut exprimer son ras le bol, sa rage... Ils le font, mais la pression fait que, comme sur Instagram, on doit aller bien, on doit être beau, tout doit être parfait.

Et puis les parents sont de plus en plus présents sur Facebook et deviennent "amis" avec leurs enfants…

Les parents utilisent beaucoup les réseaux sociaux comme des outils de surveillance. C’est une dérive terrible. Donc ça fait deux ans qu’on observe un mouvement où les adolescents ont quitté en grande partie ce réseau social. Ou alors ils ne l’utilisent que pour sa fonction de messagerie. Ils préfèrent Snapchat et Instagram parce qu’ils ont besoin d’avoir des territoires cachés. L’apparition de Snapchat a été une aubaine pour les adolescents. Parce que justement c’est le symbole du fantôme qui sert de logo à l’application. On peut disparaitre.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK