Mediapart censuré: "Une régression lente de notre droit à informer"

Soupçon de fraude fiscale et de financement occulte de campagne électorale, cela fait trois ans que l'affaire Bettencourt agite la France.

Liliane Bettencourt est l'héritière de L'Oréal. Ex-première fortune de France (évaluée à près de 17 milliards d'euros), c'est une dame âgée, dépassée et abusée par un entourage de profiteurs.

Sa fille a demandé son placement sous tutelle, dénonçant des abus de faiblesses.

Autour d'elle, il y a notamment son gestionnaire de fortune, Patrick de Maistre. Il n'est pas vu d'un bon oeil par le majordome de Liliane Bettencourt, qui pense qu'il manipule sa patronne. Ce majordome enregistre une série de conversations entre Patrick de Maistre et la vieille dame. Il remet ces enregistrements à la fille de Liliane Bettencourt, qui les remet à la justice, mais ils tombent aussi entre les mains du site d'information en ligne Mediapart.

Vingt heures de conversation au total, dont Mediapart a retiré ce qu'il estime relever de la vie privée avant d'en publier avec le magazine Le Point une heure d'extraits significatifs.

Le scandale éclate. Des noms d'hommes politiques sont cités comme le ministre Eric Woerth, des inculpations, une douzaine, tombent, Nicolas Sarkozy est soupçonné d'avoir bénéficié des largesses de Liliane Bettencourt et est mis en examen.

Patrick de Maistre saisit la justice pour obtenir le retrait des enregistrements et après deux décisions plutôt favorables à Mediapart, la Cour d'appel de Versailles ordonne leur retrait sous menace de lourdes astreintes (10 000 euros par jour et par infraction constatée). C'est fait depuis ce lundi.

RSF et plusieurs médias dont la RTBF diffusent des extraits de ce dossier censuré, ainsi qu'un lien pour télécharger le dossier complet via le site de Reporters sans frontières. Ecoutez-les ci-dessous.

"La plus grande censure intervenue en France depuis l'existence d'internet"

Invité dans Matin Première, François Bonnet conteste non le fait que ces extraits d'enregistrements ont été volés, mais le fait qu'ils portent atteinte à la vie privée de ceux qu'on y entend.

Pour lui, c'est "la plus grande censure intervenue en France depuis l'existence d'internet". Mediapart a été obligé de supprimer 72 articles et fichiers audio, précise-t-il.

"Dans certaines situations exceptionnelles, il y a un droit légitime à l'information qui peut l'emporter sur la vie privée. C'est la Cour européenne des droits de l'homme qui le dit", rappelle le directeur éditorial de Mediapart qui précise avoir retiré tout ce qui relevait de la vie privée comme l'enfer familial des Bettencourt.

"Nous avons gardé ce qui est d'intérêt public: la fraude fiscale à grande échelle, le financement de la vie politique, les pressions sur la justice. Des questions très lourdes. Nos enquêtes ont permis à l'Etat français de récupérer plus de 100 millions d'euros en redressements fiscaux à partir des comptes à l'étranger de madame Bettencourt, d'avoirs cachés, d'une île dans les Seychelles qu'elle avait logé dans une fondation au Liechtenstein. C'est vous dire l'ampleur extraordinaire de cette affaire. (...) Ces conversations privées, le sont-elles vraiment? On parle business dans tous les extraits que nous avons diffusés", dit François Bonnet.

Ces enregistrements étaient dans la procédure judiciaire, et si Patrick de Maistre ou Liliane Bettencourt avaient attaqué Mediapart en diffamation, le site aurait du produire ces éléments de preuve devant un tribunal, avance aussi François Bonnet : "De facto, ces enregistrements étaient dans le domaine public d'une certaine manière. On ne peut pas demander aux journalistes d'écrire des articles et des enquêtes sans fournir dans leurs enquêtes les éléments de preuves adéquats".

Mediapart ira en Cassation et devant la cour européenne des droits de l'homme, précise le directeur éditorial de Mediapart qui envie la loi belge sur la protection des sources, modèle sans équivalent en France.

"Cette décision de justice est un mauvais signal, la France connaît des gros scandales politiques, elle nous inquiète et inquiète beaucoup de titres, plus de cinquante titres de presse et associations de défense des libertés se sont retrouvés pour rédiger cet appel ('Nous avons le droit de savoir'), ce qui est très rare en France".

Un arrêt inapplicable

De grands titres comme Libération ou Le Monde n'ont pas suivi : ils redoutent de nouvelles poursuites, estime François Bonnet qui voit que de grands quotidiens belges ou suisses l'ont fait, ainsi que la RTBF. "Cela montre en creux ce climat un peu inquiétant en France d'une régression lente de notre droit à informer".

"Cet arrêt de la Cour d'appel de Versailles est complétement extravagant car il est simplement inapplicable. Au moment où il était rendu public, des dizaines de sites internet aspiraient notre contenu et mettaient en ligne l'intégralité du dossier Bettencourt. C'est un arrêt qui ignore les nouvelles réalités sociales, les nouvelles dynamiques de l'information", conclut-il.

RTBF

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