Média "dominant" vs média "citoyen" : comment sortir de cette opposition "stérile"?

Y aurait-il les bons médias et puis les autres ? Comment décidons-nous d’accorder notre confiance à celui-là plutôt qu’un autre ? Qu’est-ce que cela dit de nous, de notre positionnement – réel, perçu ou désiré – par rapport à la société ? Qui sont les "naïfs" ? A quel point nous fions-nous à des étiquettes, quelles qu’elles soient ?

Toutes ces questions, nous les posons ici dans le sillage du film Hold-up, tout en s’écartant du film en tant que tel. Ce sont des questions qui transparaissent de réflexions issues notamment du champ de l’éducation aux médias. Qui se demande aujourd’hui comment rester critique et pertinent face à toutes les productions médiatiques, sans tomber ni dans une logique binaire, ni dans un relativisme où tout se vaudrait. C’était notamment l’objet d’une conférence organisée en ligne par l’Ulg fin décembre.

Autant le dire tout de suite, cet article n’apportera pas de réponses définitives (la conférence en question ne le faisait pas non plus) : l’idée ici est plutôt de partager certains éléments de réflexion, tout en étant conscient que l’on ne le fait pas d’une position tout à fait neutre puisque la RTBF – en tant que média qui pourrait être qualifié de "dominant" – est forcément partie prenante du sujet abordé. Ce qui donne un certain charme à l’exercice – et là, c’est la journaliste qui s’exprime.

"Eux" versus "Nous"

Face à un film comme Hold-up, mais c’est loin d’être le seul, il y aurait d’un côté les "naïfs", les "manipulés", de l’autre ceux qui "font preuve d’esprit critique" qui "ne tombent pas dans le panneau". Mais qui place-t-on dans chacune de ces catégories ? Qui y placez-vous ? Les naïfs, ce sont ceux qui "croient" Hold-up ou ceux qui "croient" les médias dits traditionnels, comme la RTBF ?

Mais poser cette question, n’est-ce pas déjà tomber dans la caricature ? "A partir du moment où on estime qu’il n’y a que deux réceptions possibles, à partir du moment où on estime que celui qui ne partage pas votre réception a tort, le dialogue devient impossible. Ça veut dire aussi que toute réflexion critique devient impossible", entame Jeremy Hamers, chercheur à l’Ulg (cinéma documentaire et littératie médiatique). "Il faut d’abord faire un travail sur soi-même, pas juste se placer dans un camp vis-à-vis d’un autre, ça, c’est la première démarche, pour que le débat soit encore possible".

Et si on y mettait un peu de nuance… D’abord à propos de notre propre façon d’exercer notre esprit critique. "La définition classique traditionnelle de la critique consiste précisément à se poser soi-même dans une sorte de zone d’immunité et d’exercer sa critique vers l’extérieur", expose François Provenzano, professeur de sciences du langage à l’Ulg (sémiologie, sociolinguistique, analyse du discours…), qui a décortiqué la figure citoyenne à laquelle le film Hold-up a recours selon son analyse (vous pouvez lire l’entièreté de son intervention lors de la conférence ici). Une analyse qui explique le titre de cet article d’ailleurs. Car nous aurions aussi pu choisir de parler de média "de référence" vs média "conspirationniste"… Entre autres possibilités.

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Hold-up a bénéficié d'un financement participatif. © Tous droits réservés

"Pour moi, l’appel à la valeur de la citoyenneté est une manière de neutraliser toute posture de critique et de se légitimer a priori comme étant forcément au service l’intérêt collectif, de l’intérêt général, de l‘Humanité et de ses valeurs universelles – ça convoque d’emblée cet horizon-là." Ce qui peut relever d’une "stratégie qui consiste à placer l’autre dans une position où il va cesser de s’interroger sur le bien-fondé de la relation de celui qui s’adresse à lui".

La mise en évidence d’un label "citoyen" peut donc aussi être considérée comme une sorte d’argument d’autorité, dans certains cas, ici au service d’un discours conspirationniste.

On retrouve le même discours juste opposé dans ceux qui attaquent Hold-up

En miroir, selon les deux chercheurs, la même interrogation vaut pour les médias classiques, "dominants", qui peuvent aussi se prévaloir d’une étiquette censée les légitimer a priori en tant que média "de référence". Une ornière là aussi, explique Jeremy Hamers : "Quand on prend ceux qui adhèrent à Hold-up et qui disent ‘moi je ne regarde plus la télé, je ne lis plus les journaux, parce que de toute façon c’est manipulé, c’est faux, il y a des intérêts qui m’échappent’, on retrouve le même discours juste opposé dans ceux qui attaquent Hold-up et qui prétendent aujourd’hui que le seul rempart contre un film comme Hold-up c’est le retour à l’info instituée, c’est-à-dire celle des médias dominants. Et autant je ne peux pas être d’accord avec le supporter de Hold-up qui dit ‘je ne regarde plus les médias dominants’, autant je ne peux pas être d’accord non plus avec celui qui dit que le seul rempart contre les théories du complot, c’est les médias dominants."

Quand on fait un procès général aux médias dominants, on jette le bébé avec l’eau du bain

Label contre label, la voilà l’opposition stérile. Autant il y a toutes sortes de qualités de productions et de démarches "citoyennes" ou émanant de médias dits alternatifs (productions qui ne sont évidemment pas toutes assimilables à des productions conspirationnistes, même si ces dernières peuvent jouer sur ce label citoyen), autant il y a toutes sortes de qualités de productions émanant des médias dits classiques ou dominants.

"Dans les médias institués qu’on appelle dominants, il y a du travail d’investigation au long cours extrêmement rigoureux et puis il y a du travail d’info bâclé, il y a les deux. Quand on fait un procès général aux médias dominants, on jette le bébé avec l’eau du bain", appuie Jeremy Hamers. Cela signifie donc qu’en tant que récepteurs d’une info ou d’une production médiatique, on peut décider de se placer dans la nuance, plutôt que dans une logique binaire.

Une subtilité qui amène aussi de la complexité, voire de nouveaux doutes : qui croire encore, au fond ?

Quelle posture critique ?

Pour les acteurs de l’éducation aux médias, comme pour un lecteur ou spectateur qui désire exercer son esprit critique face aux médias au sens large, cette complexité impliquerait d’abord de s’interroger sur son propre positionnement : "Nous, le type de posture qu’on essaie de travailler et qu’on essaie de mettre en place ici, c’est justement de dire que la posture critique n’est jamais une posture qui est totalement elle-même immunisée, qui accepte qu’elle est elle-même dans l’impureté, dans l’adhésion à certaines fictions ou certaines zones d’affects, etc", explique François Provenzano.

Selon cette approche, s’interroger sur les médias, cela devrait donc aussi impliquer de s’interroger sur notre rapport aux médias, sur notre rapport à la société, et sur soi finalement.

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Média "dominant" vs média "citoyen" : comment sortir de cette opposition "stérile"? © Cavan Images - Getty Images/Cavan Images RF

Ensuite, concrètement, il s’agit de dépasser l’étiquette, pour appliquer la même démarche critique d’analyse. "Si demain je dois analyser Hold-up en classe, je ferai la même chose avec un magazine comme Question à la Une", poursuit Jeremy Hamers. N’y a-t-il pas alors un risque de tomber dans un relativisme absolu ? Comme si tout se valait ? C’est un "danger" en effet répond-il, en estimant que ce serait "tout aussi stérile à terme que le fact checking [voir plus bas] ou l’opposition simple entre une bonne et une mauvaise production. Ce que je veux dire c’est qu’il faut replacer l’approche critique au centre de l’activité d’un spectateur, vis-à-vis de toutes les productions médiatiques."


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Si la démarche est la même, le résultat ne devrait pas l’être : "On n’aboutira pas à mettre les deux productions dans le même sac."

Exemple : "Il y a des standards professionnels appliqués par Questions à la Une, des règles de déontologie élémentaires qui sont totalement inexistantes dans le cas de certaines productions conspirationnistes ou complotistes". Autre différence possible : "Un bon magazine d’enquête ne va pas proposer les mêmes raccourcis argumentatifs, les fausses argumentations, les faux raisonnements qu’on peut retrouver dans des productions complotistes. Aujourd’hui un film comme Hold-up ne nous présente au fond aucun raisonnement." Remarquez qu’une mauvaise enquête journalistique, cela arrive, et que nul journaliste n’est à l’abri d’une erreur ou d’une faute déontologique (dont il pourrait devoir rendre compte auprès du Conseil de déontologie journalistique). Tout cela mérite analyse.

Il pourrait y avoir aussi des ressemblances, notamment au niveau de l’utilisation de certains codes formels, entre autres : "Ce que je reproche aujourd’hui aussi bien à un film comme Hold-up qu’à certains magazines d’investigation, c’est qu’ils nous présentent leur enquête sur le mode d’une sorte d’objectivité désincarnée qui n’a aucun sens, qui n’est pas possible, qui est une illusion".


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Pour François Provenzano, le spectateur peut aussi s’interroger de cette façon : "Est-ce que ça pluralise mon accès au réel, les récits par lesquels je peux donner du sens à mon environnement ou est-ce que ça me place dans un récit monolithique et dans un accès unique à une seule vérité sur le monde ? Je pense que beaucoup de journalistes font un travail pour pluraliser les visions du monde et compliquer les histoires par lesquelles on se raconte notre réel, c’est plutôt là que je placerais la différence."

La vérité des faits… ne dit pas tout

Les deux chercheurs sont très réservés sur le réflexe de fact checking (reprendre des affirmations et les vérifier de façon méthodique pour en conclure un degré de véracité) qu’on retrouve très souvent dans les médias "classiques", "dominants", face aux productions du type de celle de Hold-up, et qui renvoie pour eux de nouveau à une opposition médiatique stérile. Ces réserves rejoignent celles d’autres spécialistes, que l’on a interrogés notamment dans le cadre de cet article Inside qui examine notre propre traitement journalistique du sujet à la RTBF.

"Le fact checking réduit aujourd’hui l’approche critique d’une production médiatique à son seul contenu, et ça c’est totalement stérile, parce que quelqu’un qui adhère à un récit complotiste le fait précisément parce qu’il estime a priori que les infos qui viendront d’autres sources, de sources qu’il considère comme dominantes ou instituées, sont fausses. Il ne va trouver là que des raisons supplémentaires d’adhérer aux théories du complot", estime Jeremy Hamers. Notons que sur ce point, à la rédaction, nous estimons que le fact checking peut tout de même avoir une utilité, comme expliqué dans l’article Inside déjà mentionné. Démêler le vrai du faux sur certains aspects nous semble utile pour une partie du public.


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Ceci dit, pour Jeremy Hamers, il est possible de proposer un autre type de fact checking "extrêmement rare pour le moment". "Le fact checking n’aura de sens que si on ne le réduit pas à la seule contre-proposition de faits qui seraient des faits détachés de tout lieu", développe-t-il. L’idée est de dépasser le niveau des faits en rappelant et montrant qu’une information est toujours le résultat d’une démarche.

Dire simplement ‘vrai’ ou ‘faux’, cocher ou décocher, est totalement stérile

"Si le fact checking demain peut dire : voilà, nous, on a mené une enquête, voilà comment on a procédé, voilà les petits éléments qu’on a combinés ensemble, on peut dire aujourd’hui, en faisant cette enquête-là, en remontant le fil, que cette information, qui à notre sens est la bonne, est celle-ci. Mais dire simplement ‘vrai’ ou ‘faux’, cocher ou décocher, comme on le voit sur certains sites, est totalement stérile, j’en suis convaincu."

"Je pense qu’on se limite fortement quand on se limite à une vérification des faits", ajoute pour sa part François Provenzano. "On passe pour moi à côté de toute une série d’autres dimensions qui sont pourtant fondamentales dans le rapport d’adhésion qu’on peut avoir face à ce type de film, notamment les émotions et la construction narrative."

Dépasser ce présupposé selon lequel, si une info est fausse, alors tout le discours qu’il y a autour n’a aucun intérêt

Pour lui, le fact checking peut avoir un intérêt "à condition de dépasser cette sorte de religion du fait et ce présupposé selon lequel, si une info est fausse, alors tout le discours qu’il y a autour n’a aucun intérêt". Et de pointer, à nouveau, un risque de simplisme : "Ce que le fact checking laisse croire c’est que du coup, les infos dans les médias dominants sont d’office immunisées contre le soupçon ou contre le travail de vérification, ou de mise en cause, de la construction même dans laquelle elles s’insèrent."

Ce n’est pas parce qu’une info est vraie qu’il n’y a plus de questions à se poser, souligne-t-il. "On peut avoir des infos tout à fait vraies diffusées dans un jt de la RTBF et pourtant une construction narrative autour qui va produire potentiellement plus de dégâts chez les spectateurs qu’une info fausse" (par exemple, en fonction de la place qui lui est accordée).

A noter que c’est aussi ce type de questions qui sont abordées dans la page Inside de la rédaction, et qu’en tant que journalistes, nous n’ignorons pas à quel point l’information de qualité est un travail semé d’embûches. Nous sommes aussi souvent conscients des critiques parfois fondées, parfois fantasmées, de la part du public.

Mais allons-nous suffisamment loin dans nos remises en question, et partageons-nous suffisamment aujourd’hui les coulisses et contraintes de notre métier ? C’est en tout cas une voie à explorer davantage par tous les médias estime encore François Provenzano : "Il y a un travail à faire pour comprendre comment fonctionnent les médias de manière générale et pas seulement les films conspirationnistes. Et ce travail devrait être fait par les médias eux-mêmes, pour redonner une prise aux gens sur le discours médiatique qu’on donne à travers les médias dominants – c’est le sentiment aussi d’une sorte de dépossession – c’est pour ça que ça fonctionne, le label citoyen".

Et vous, quel genre de public êtes-vous ? Où en êtes-vous par rapport à votre recul critique sur les médias mais aussi sur vous-même, à votre envie parfois de "croire" à une information plutôt qu’à une autre, à votre propre propension à généraliser ou à nuancer, à juger d’emblée ou à prendre le temps de la complexité ?

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