Les tablettes numériques pour enfants (0-9 ans) sont "un dangereux piège"

Le pédopsychiatre Emmanuel de Becker (UCL) ne voit "pas l'intérêt" de tablettes destinées aux moins de 4 ans.
Le pédopsychiatre Emmanuel de Becker (UCL) ne voit "pas l'intérêt" de tablettes destinées aux moins de 4 ans. - © Photo Flickr - Ernst Vikne

Elles sont légères et solides, pleines de couleurs et émettent des sons amusants. Les tablettes numériques destinées aux enfants de moins de dix ans débarqueront d’ici quelques semaines sur le marché européen. Et devraient rencontrer un certain succès. Au grand dam des médecins.

Parmi ces produits, certains ont été conçus pour les 4-9 ans et proposent un contenu ludique. La tablette chinoise "Hipitouch" permettra ainsi aux parents de télécharger des jeux et des applications éducatives. Le "LeapPad Explorer" proposera de son côté une liseuse électronique et des lecteurs vidéo qui permettront au jeune utilisateur de créer et mettre en scène ses propres récits.

Mais les pédopsychiatres ne sont guère convaincus par ces nouvelles technologies. "Ces tablettes peuvent être dangereuses si elles sont utilisées de manière trop importante", explique le docteur Emmanuel de Becker, psychiatre infanto-juvénile aux cliniques universitaires Saint-Luc (UCL). "Laisser un enfant de 5 ou 6 ans seul face à cet écran est nocif car cela pourrait créer une forme de solitude. L’enfant serait livré à lui-même. Or toutes les études prouvent que les plus jeunes ont besoin de contact, de relations, qu’ils ont besoin d’être épaulés et guidés."

Aucun intérêt pour les moins de 4 ans

D’autres tablettes s’adresseront à un public plus jeune encore (0-4 ans). Vinci Genius a notamment mis au point une tablette tactile fonctionnant sur Android 2.3, munie d’un appareil photo et d’un port USB.

"Je ne vois tout simplement pas l’intérêt dans le cas d’enfants aussi jeunes", poursuit le Dr de Becker. "À cet âge-là, il faut que l’enfant explore le monde, accompagné de sa famille, de sa fratrie, d’autres enfants… Il ne faut surtout pas l'isoler. Plus tôt on fait entrer l’individu dans ce monde technologique, plus vite on le rendra prisonnier de cet univers et de la dictature de l’immédiateté."

D’autres fabricants, comme Vtech, Nintendo ou encore Fisher Price, annoncent également la mise sur le marché prochaine d’appareils électroniques destinés à ce jeune public.

Éviter l'isolement

"Je trouve cela vraiment inquiétant", indique le pédopsychiatre. "L’enfant doit explorer le monde qui l’entoure et cela doit passer par d’autres canaux que l’écran. Je ne vois vraiment pas quelle valeur ajoutée peuvent apporter ces tablettes. Par contre, je vois clairement le risque d’assuétude qu’elles pourraient provoquer. Je pense qu’il faut encourager les parents à maintenir des activités diverses et ludiques : plaine de jeux, balades en forêt, jeux de société, …  N’oubliez pas non plus que l’enfant se construit en imitant ceux qui l’entourent. S’il voit ses parents scotchés en permanence sur leur iPad, il y a de grands risques qu’il développe la même mauvaise habitude. Il faut éviter l’isolement au sein-même des familles. Chaque membre d’une famille coincé dans son propre monde, le nez plongé dans un écran, je ne crois vraiment pas que ce soit le tableau idéal."

Le monde scientifique s’interroge sur d’autres impacts que pourraient avoir les écrans sur le développement des plus jeunes. Alors que certaines tablettes proposeront des fonctions 3G ou Wi-Fi, des experts s’interrogent sur les conséquences d’une exposition prolongée aux ondes.

Dans un entretien publié en novembre 2009 par "L’Express", le célèbre psychiatre Serge Tisseron mettait en garde contre les dangers d’une surexposition aux écrans. "Avant trois ans, la télévision gêne le développement de l'enfant", notait-il. "Les tout-petits sont en pleine construction neurologique et psychologique et les mettre devant un écran les empêche d'améliorer leur coordination. Ils ne développent pas leur motricité et ne sont pas capables d'analyser toutes les images qu'ils reçoivent. À cet âge là, il faut les stimuler en jouant avec eux, en leur donnant des jouets pour qu'ils prennent conscience de leurs sens et commencent leur apprentissage."

Pas dans nos écoles maternelles

Aux États-Unis, certaines écoles maternelles ont déjà fait part de leur intention de commander les fameuses tablettes, malgré les protestations du monde médical. Chez nous, ces petits bijoux de technologie ne devraient pas se retrouver dans les cartables de nos chères têtes blondes avant plusieurs années.

"Je n’ai pas connaissance d’un tel projet d'achat de tablettes numériques au sein d'une école francophone", confirme Jean-Noël Quoidbach, directeur expert au sein du Service Cyberecole de la Communauté française. "On sent bien que certains enseignants sont curieux, qu’ils posent des questions. Mais, je vous le répète, rien n’est encore prévu à l’heure actuelle."

Et cette absence de réaction serait une bonne chose selon le Docteur Emmanuel de Becker. "Aujourd’hui, en Communauté française, certaines écoles n’ont toujours pas accès à internet. Commençons par investir dans un matériel performant, disponible partout et en tout temps. Ces tablettes pour enfants ne sont pas des outils incontournables. Et de toute manière, elles seront dépassées d’ici quelques mois…"

PIAB

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