Les Inconnus, Michel Leeb, Lagaf' : des sketchs qui passeraient beaucoup moins bien aujourd'hui

Les Inconnus, Michel Leeb, Lagaf' : des sketchs qui passeraient beaucoup moins bien aujourd'hui
Les Inconnus, Michel Leeb, Lagaf' : des sketchs qui passeraient beaucoup moins bien aujourd'hui - © Tous droits réservés

Quels sketchs passeraient difficilement la rampe de nos jours ? Quelles prestations humoristiques feraient plus de mal que de bien à l’heure de l’omniprésence et l’omnipotence des réseaux sociaux ? La vague antiraciste née de ces dernières semaines touche tous les secteurs de la société. Depuis la mort de George Floyd, un Noir-Américain tué par un policier blanc, l’onde de choc est internationale. Lutter contre le racisme systémique et les stéréotypes est devenu une priorité. Nombre d’acteurs, parfois avec beaucoup de retards, s’y emploient. Dans le domaine de l’humour aussi, ce qui était toléré dans les années 70, 80 et 90 ne l’est plus forcément en 2020.

Cela fait d’ailleurs quelques années que plusieurs classiques de l’humour francophone sont devenus "politiquement incorrects". L’entame du nouveau siècle a changé la donne. La faute à Twitter et Facebook, peut-être, où s’exprime désormais en direct la sensibilité (et l’hypersensibilité) de tout un chacun. Peut-on rire de tout et de tous ? Plusieurs sketchs incontournables ne chatouillent plus nos zygomatiques. Le spectateur se sent mal à l’aise. Sans le contexte d’alors, difficile aussi de comprendre les intentions des auteurs. Voici notre revue…

  • Les Inconnus : "Les Envahisseurs", "la speakerine voilée", "Ushuaïa"…

En 1990, les Inconnus vont devenir les Rois du Paf, le paysage audiovisuel français. "La Télé des Inconnus", compilation de parodies de célèbres émissions de télévision va faire des cartons d’audience. Jusqu’en 1993, Bernard Campan, Pascal Legitimus, Didier Bourdon taclent tous les programmes et de tous les animateurs. Le trio, diversifié, est également une vitrine de la lutte antiraciste dans l’Hexagone. A l’époque, le Front National et Jean-Marie Le Pen incarnent l’extrême-droite raciste et antisémite. Les Inconnus vont s’en moquer.

Mais plusieurs sketchs pourraient désormais être très mal compris, voire choquer à l’heure où les idées réactionnaires et ultra-conservatrices impriment le paysage médiatique. Parmi eux, la parodie de la série "Les Envahisseurs" où Marcel Vincent découvre que sa ville a été envahie non pas par des extraterrestres à l’apparence d’êtres humains mais par des Arabes.

Ceux-ci ont débarqué d’une autre planète dans un couscoussier/tajine géant. "Marcel Vincent, seul, doit se méfier de tout et de tout le monde", dit le narrateur, même de l’épicier qui lui réclame le montant de sa commande avec un accent venu d’Afrique du Nord.

Un gimmick revient dans ce sketch, encore utilisé 30 ans plus tard, "pour rigoler" comme on dit. C’est le fameux "Bijour Missiou Vincent !" A la fin de la parodie, les envahisseurs ont déjà changé de visage : ils sont asiatiques.

Les Inconnus vont multiplier les références à cette théorie du grand remplacement qui ne deviendra à la mode que récemment dans les milieux identitaires. C’est le cas du sketch de la speakerine arabe ou de "La France de demain", soit en 2035. Voilée, celle-ci annonce les programmes : "Disney chamel", "Alice au pays des merguez"… "La Roue de la Fortune" devient "La Roue du Pétrole"… La séquence dure moins de 40 secondes et est très subversive. Si à l’époque, elle fait rire, elle est aujourd’hui exploitée et recyclée par les tenants d’un discours anti-migrants et anti-islam.

D’autres parodies des Inconnus seraient très critiquées si les réseaux sociaux avaient existé à l’époque. Comme l’expédition de Nicolas Hulot "Ushuaïa dans sans froc". Le célèbre animateur (devenu ministre bien plus tard), mimé par Bernard Campan, se lance dans une séquence "Danger" "pour la France". Direction le quartier nord-africain de Paris, Barbès, où il va crier, à l’entrée du magasin Tati : "Rentrez chez vous les Noirs et les Bougnoules". S’ensuit une course-poursuite avec des personnes qui n’ont guère apprécié. On suppute qu’elle se termine par un lynchage.

Dernier clin d’œil aux Inconnus : ces multiples parodies des "Chiffres et des Lettres", en fonction des pays (Belgique, Pologne, USA…). L’une des plus sensibles concerne la communauté juive. S’affrontent M. Samuel et M. Cohen, deux Séfarades. Aux chiffres, tout tourne autour de l’argent et une supposée radinerie des candidats. Les clichés sont impitoyables. Ce sketch ne figure pas sur l’intégrale en DVD ni sur la chaîne Youtube officielle des Inconnus.

  • "La Zoubida" de Vincent Lagaf'

Numéro 1 au top 50, 625.000 exemplaires vendus, disque de platine. Un deuxième carton après "Bo le Lavabo". La chanson "La Zoubida" de Vincent Lagaf' est devenue un véritable phénomène de société en 1991, dans toutes les couches ou presque de la société. Ce tube-sketch sur un beat techno raconte l’histoire de Moktar qui veut inviter Zoubida à un bal, interdite de sortie par sa mère. Dans le clip, tout est cliché : la djellaba pour Moktar, le voile pour Zoubida, un tapis volant, des danseuses du ventre… Pour sortir sa dulcinée, Moktar va aller la chercher en scooter doré. Un scooter volé. Encore un cliché !

Sur Europe 1 en 2018, Vincent Lagaf dira : "Maintenant, on est très très très frileux. Maintenant, 'La Zoubida', on ne pourrait plus la sortir. Moi je suis quand même resté vieille école et à l’époque des Grosses Têtes de mon pote Philippe Bouvard." Sur un de ses sketchs censuré relatif à une personne handicapée, il ajoute, effectuant un parallèle : "Là il y a un paradoxe, on nous dit que les personnes handicapées il faut les considérer comme des valides absolument comme les autres. Mais, surtout faut pas s’en moquer."

L’an dernier, Redwan Telha, chroniqueur sur France Inter taillait en pièces "La Zoubida". "Cette chanson est choquante. Ce clip est choquant. Et le succès de ce titre est encore plus choquant. Toujours est-il que ça n’avait suscité qu’une toute petite polémique à l’époque", se souvient-il. "Et je pense savoir pourquoi : au début des années 90, il y avait très peu d’Arabes et de noirs médiatiques qui auraient pu se révolter face à ces caricatures infâmes. Les Arabes et les Noirs n’avaient pas accès au micro. Ils étouffaient leur cri devant la télévision. Enfin si, il y avait quelques visages différents dans le petit écran mais ils étaient cantonnés à des rôles assez particuliers… Pépita de "Pyramides" par exemple."

 

  • Michel Leeb : "L’Africain"

L’époque est à "Touche pas à mon pote" et "SOS Racisme". Mais le téléspectateur en redemande. Chez Drucker, Sabatier, Foucault… Michel Leeb se doit de présenter le sketch de l’Africain. C’est vrai : il le tient bien, dans l’accent principalement. Quand on le visionne quelques années plus tard, la pilule passe très mal. Parce que Michel Leeb, artiste complet et vedette du music-hall en France, use et abuse de clichés que d’aucuns qualifieraient d’infamants : une démarche de singe, des allusions à la taille des narines, au cannibalisme, un phrasé soutenu qui cache un manque d’intelligence…

Ce sketch a beaucoup fait parler et symbolise une époque, où on pouvait rire de tout, au nom de la liberté d’expression absolue mais sans se rendre compte des dégâts sur l’inconscient collectif. Rama Yade, ancienne ministre de Nicolas Sarkozy, écrira en 2008 : "Michel Leeb, grimé en noir et les lèvres rougies, a construit toute sa carrière d’humoriste sur ces clichés, notamment le supposé accent africain présenté comme la manifestation d’un handicap intellectuel, sans que, pendant longtemps, personne ne s’en étonne. On entend quelquefois dire que ces sketches ne sont pas racistes et que, décidément, on ne peut plus rire de rien. Pour savoir si les sketches de Michel Leeb sont drôles ou racistes, il suffirait d’imaginer, un instant, que son public soit entièrement noir…"

Réponse de Michel Leeb : "Bon enfant", "Pas une once de racisme". Celui qui imitait à la perfection Jerry Lewis et Ray Charles admet en 2009 sur France Inter : "À l’époque, c’est quelque chose qu’on a fait sans réfléchir, il n’y avait aucune incitation à la haine raciale. Je suis d’accord sur le fait que j’ai pu faire du mal et je le regrette profondément. A ce moment, j’ai pu choquer et faire de la peine, aujourd’hui je m’en veux terriblement."

Michel Leeb se faisait fort d’imiter tous les accents : africain oui mais aussi asiatique, belge, suisse, allemand (limite nazi), maghrébin… Pas certain que ses prestations soient encore tolérées. D’ailleurs, Michel Leeb a adapté ses derniers spectacles.

 

  • Coluche : "Le CRS arabe", "Un mec normal"…

Coluche, roi de l’irrévérence, a abusé des clichés dans ses sketchs. Que ce soit "le CRS Arabe" où il ne faut pas mettre "les Juifs et les Arabes dans le même panier", "Un mec normal" qui n’est forcément "pas un Juif"… Sans oublier le sketch du Belge qui veut aller à Calais et fait demi-tour après avoir vu une plaque "Pas de Calais".

Ce qui a sauvé et sauve encore aujourd’hui Coluche, c’est son combat anti-raciste et anti-discrimination en dehors de la scène. Que ce soit lorsqu’il se présente à la présidentielle de 1981, lorsqu’il dénonce les bavures policières visant les Arabes ou encore lorsqu’il crée les "Restos du Coeur" ouverts à toutes les personnes en difficulté. Michel Colucci, lui-même étranger d’origine italienne, disait au sujet du racisme : "En fait, le racisme dont on parle c’est avec les Arabes qu’il y a un problème. Et puis les Noirs. Y’en a pas avec les Portugais alors que c’est eux les plus nombreux. Mais les Portugais sont de la même religion que nous. Il y a une assimilation qui est plus facile à faire dans la population." Il ajoute encore : "Moi je crois et je dis que les Français ne sont pas racistes."

  • Pierre Desproges : "On me dit que des Juifs…"

"On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle ?" Ainsi débute le célèbre sketch de Pierre Desproges, écrit au début des années 80. Mais que n’a-t-on pas disserté sur ce sketch et sa légèreté ! Ce n’est pas une diatribe antisémite mais une dénonciation du racisme anti-juif. Pourtant il faut s’accrocher quand il dit : "Vous savez quand on me dit que si les Juifs allaient en si grand nombre à Auschwitz, c’est parce que c’était gratuit… Je pouffe."

Pierre Desproges, né en 1939, racontera son horreur au sujet des celles et ceux qui ont orchestré l’extermination des Juifs d’Europe. "Que des administrateurs aient envoyé des gens par paquets de mille se faire occire au nom du racisme, je ne comprends pas ! […] Avec ma sensibilité et mon intelligence, c’est quelque chose que je ne peux pas comprendre. Je ne dis même pas admettre", parvient encore à lâcher ce maître de l’humour noir.

"On me dit que des Juifs…" est un cas d’école, un chef-d’œuvre écrit par non-Juif. Car Pierre Desproges, qui voulait rire de tout, pouvait également être intransigeant et buté. "Je ne suis pas jaloux de l’humour juif. Je suis assommé, fatigué par la prétention qu’ont certains Juifs de détenir la clé de l’humour. Ils nous gonflent, je les emmerde." Pour autant, "On me dit que les Juifs…" serait-il encore compris aujourd’hui ?

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