Le World Wide Web fête ses 30 ans, bien loin du rêve initial de ses créateurs

Le World Wide Web a 30 ans. Conçu à l’origine comme un système permettant le partage et l’échange d’informations en toute liberté dans le monde entier, il semble aujourd’hui écrasé par une poignée de multinationales avides de données personnelles et de chiffres d’affaires. L’un des créateurs de ces « autoroutes de l’information » admet ne plus se reconnaître dans son invention. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Débuts chaotiques

Genève. Lundi 13 mars 1989. Une page de l’histoire s’écrit au CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire. L’informaticien britannique Tim Berners-Lee dépose dans le bureau de son supérieur un document de quelques pages, sobrement intitulé Gestion de l’information : proposition. Tim Berners-Lee constate qu’il est parfois difficile d’échanger et d’accéder aux innombrables publications scientifiques éparpillées dans le monde entier. Pour y parvenir, l’article suggère l’association de deux technologies qui existaient à l’époque.

La première est l’internet, inventé en 1974 par les américains Vint Cerf et Bob Khan. Il permet à des ordinateurs de s’échanger très rapidement des informations au moyen du réseau téléphonique, quel que soit leur emplacement.

La seconde est l’hypertexte, un concept inventé dans les années soixante permettant de relier des documents entre eux à l’aide de liens intégrés au texte, comme celui-ci par exemple.

Mais pour le commun des mortels, le document proposé par Tim Berners-Lee est incompréhensible. Son patron n’est pas convaincu : « Vague, mais réjouissant », se contente-t-il d'annoter poliment.

En 1990, un belge, Robert Cailliau, élabore un système similaire de son côté. Les deux hommes se rencontrent et travaillent à la clarification du document originel. Une nouvelle « proposition » est publiée. Plus abordable, elle accomplit la naissance de ce que ses créateurs appellent désormais... le World-Wide Web.

La première page web de l’histoire est en ligne dès la fin de l’année, hébergée sur un ordinateur du CERN. Elle a d’ailleurs été remise en ligne en 2013.

Dominique Bertola, ex-collègue de Tim Berners-Lee, a été le témoin d’un épisode assez cocasse : « Un matin, Tim Berners-Lee arrive dans le bureau, furieux, parce que quelqu’un avait eu besoin d’un câble d’alimentation et a pris le câble de cet ordinateur. On ne savait pas que c’était un serveur web », se rappelle-t-il trente ans plus tard. Une fois la machine rebranchée, Dominique y apposera un autocollant précisant « Ceci est un serveur web, ne pas débrancher ».

Un WWW Noir Jaune Rouge

L’anglais Tim Berners-Lee n’était donc pas seul, et l’on a parfois tendance à oublier qu’un Belge a fait partie des multiples inventeurs qui ont permis au web d’exister. C’est qu’à côté des acclamations dithyrambiques de son collègue, Robert Cailliau se montre plutôt discret, jusqu’à refuser toute apparition dans les médias depuis 2013.

Faut-il parler de jalousie ? De rancœur ? Ou plutôt de désillusion ? Dans une longue saga publiée l’année dernière dans la revue 24h01, le journaliste Quentin Jardon explique s’être longtemps heurté au silence de celui qui était encore considéré comme le cofondateur du web dans les années 2000.


►►► À lire aussi : Robert Cailliau, pionnier oublié du web


L’homme de 72 ans entend profiter de sa paisible retraite à la frontière franco-suisse. Il ne se reconnaît plus dans la toile d’araignée mondiale dont il a tissé les premiers fils. En léguant leur invention au domaine public, Tim Berners-Lee et Robert Cailliau ne se doutaient pas qu’elle permettrait à une poignée d’individus de faire partie des plus grosses fortunes mondiales.

À l’exception de l’encyclopédie libre Wikipédia, l’idéal de plateforme d’échange d’informations accessible par toutes et tous, s’évapore derrière les monopoles d’Amazon, Facebook ou Google. Pourtant, le World-Wide Web était bien à l’origine prévu « pour tout le monde ». Robert Cailliau l’affirmait personnellement, sur les ondes de France 3 Rhône Alpes en 1995.

Malgré son optimisme plus marqué, le britannique Tim Berners-Lee multiplie lui aussi les mises en garde contre les GAFAM. « Ce qui était autrefois une riche sélection de blogs et de sites Internet a été comprimé sous le lourd poids de quelques plates-formes dominantes. Cette concentration du pouvoir crée un nouvel ensemble de garde-barrières, permettant à une poignée de plates-formes de contrôler quelles idées et opinions sont vues et partagées », écrivait-il l’année dernière.

Mais contrairement à ce qu’il avait annoncé, Robert Cailliau sera présent aux côtés de Tim Berners-Lee pour les célébrations de ce mardi 12 mars au CERN. Ils y partageront leurs visions de l’avenir du web, en compagnie d’autres pionniers et experts de la toile mondiale.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK