Le sociologue, philosophe et grand humaniste français Edgar Morin fête ses cent ans

Un sociologue et philosophe hors du commun. Docteur Honoris Causa de 34 universités à travers le monde, un des plus grands esprits du XXe siècle est infatigable. Et souffle ses cent bougies aujourd’hui. Cent années sur cette Terre, cent ans entouré de ses habitants qu’il a observés, décortiqués et dont il a essayé de comprendre la complexité. Inlassablement. Et l’infatigable penseur, à la curiosité toujours en éveil, de twitter encore tous les jours.

Fils unique ayant perdu sa mère à 10 ans et ayant grandi dans un milieu laïc, il a écrit durant ses cent premières années pléthore de livres et d’essais. Plus d’une centaine. Nous enjoignant à "ne jamais baisser les bras", il a signé récemment son dernier ouvrage "Leçons d’un siècle de vie", qui s’est vendu en un mois à plus de 50.000 exemplaires (un chiffre énorme).

Quelques mots de l’intellectuel, à l’œil toujours pétillant, ce 2 juillet lors d’un événement en son honneur organisé au siège de l’Unesco :

Né à Paris en 1921 dans une famille juive originaire de Salonique, Edgar Morin est fasciné par la vie. Son vrai nom Edgar Nahoum. Il s’affubla de celui d’Egard Morin en 1943 lors d’une réunion de résistants à Toulouse. Il se présente alors sous le nom d’Edgar Manin, nom d’un personnage d’André Malraux dans la condition humaine. Un partisan comprend "Morin", et ce dernier s’en est finalement accommodé et l’a adopté.

Vivre l’aventure de la vie

 

La poésie, et mener une vie poétique, a toujours été primordiale, comme il le confiait à Pascal Claude dans son émission "Dans quel Monde on vit", il y a deux ans de cela : "C’est très important, d’abord, de considérer l’importance de la poésie dans la vie humaine. Parce que sous le mot de poésie, on peut aussi mettre toutes les ferveurs que nous avons, aussi bien quand nous sommes amoureux, que nous avons dans l’amitié et dans la communion avec les copains, que nous avons à un match de football, que nous avons devant les merveilles de la nature, que nous avons devant les plus belles œuvres d’art qui peuvent nous amener presque à de l’extase. Donc, si vous voulez, la poésie de la vie, c’est une chose importante".

Et d’amener à la poésie une dimension… politique : "Et de penser que c’est un problème qui est politique aussi, c’est-à-dire qu’un politique doit se préoccuper de créer… On ne peut pas produire artificiellement la poésie de la vie d’autrui, mais on peut créer des conditions pour refouler cette prose envahissante du métro-boulot-dodo, du calcul, du fait que nous sommes comme des objets dans la société. Refouler la prose pour que la poésie s’épanouisse, c’est une chose capitale".


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Légion d’Honneur remise par le président François Hollande, à l’Elysée, en février 2013 © AFP

Le philosophe de la complexité

Tour à tour antifasciste, résistant, communiste, militant humaniste, écologiste, Edgar Morin a toujours été partisan d’une approche transdisciplinaire. Homme de gauche, il s’est lui-même défini comme "le philosophe de la complexité". France Inter rappelle qu’il est invité pour son anniversaire ce jeudi par le président Macron (qu’il avait qualifié de "capable d’audace et de transgression"). Nul doute que Morin rappellera au président de la République l’urgence climatique, un de ses chevaux de bataille, et la nécessité impérieuse d’une convergence politique, écologique, sociale et économique.

L’intellectuel, récemment, au micro de Léa Salamé à France Inter

Révoltes

Promoteur du concept de "reliance", pour ce besoin de relier toujours tout, il encourage dans sa philosophie une attitude d’ouverture et une politique de civilisation. Cette dernière "vise à remettre l’homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être" dira-t-il. Contre l’individualisme, il garde une capacité intacte d’émerveillement.


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Tout en étant en capacité de révolte, comme il le confie à La Libre : "Ce n’est parce que je suis émerveillé que je garde la force de me révolter". Ainsi, il ne cache pas ses inquiétudes quand il observe le populisme monter (comme dans des pays de l’est ou en Turquie), le consumérisme toujours se débrider et la nature être gâchée. Récemment, il décrit la Chine actuelle comme "société de surveillance, de soumission, qu'on peut considérer comme le néo-totalitarisme". Il a pu se montrer critique également face à la politique d'Israël. Et défendre vivement Greta Thunberg lorsqu'elle fut attaquée

Il appelle constamment à une bouffée d'humanisme.  "La prise de conscience essentielle n'est pas de rêver d'une autre société. Il s'agit de savoir que nous sommes dans l'aventure humaine" dit-il. 

Une vie d’engagements

Edgar Morin garde un oeil vif. Et l'espoir n'est jamais loin. Ainsi, il dit, en 2015, à propos de nos "utopies": " Il y a des utopies bonnes et des utopies mauvaises. L’utopie mauvaise, c’est la perfection. L’utopie bonne, c’est de se dire que nous pourrions nourrir toutes les personnes sur la terre, nous avons tous les moyens techniques nécessaires. C’est aussi de dire : mais enfin, aujourd’hui, il peut y avoir la paix sur terre, nous sommes après tout civilisés. Donc rêver à une paix universelle, rêver à une terre patrie, c’est une bonne utopie. Rêver à un monde parfait, c’est une mauvaise utopie".

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Hubert Reeves, Nicolas Hulot et Edgar Morin en 2007 à Paris © AFP
Le sociologue Edgar Morin pose avec Marie-Jeanne Mao une habitante de Plozevet qu’il avait interviewée dans les années 1960, le 29 septembre 2002 à Plozevet, lors d’un colloque de recherche du CNRS. Cette commune a fait l’objet d’une enquête pluridiscipli © AFP
Opération pour le climat en Poitou-Charentes avec Ségolène Royal (alors présidente de la région) et le sociologue Alfredo Pena Vega à Paris, en 2009 © AFP

Quand il ne pourra plus dire "je"

A propos de la mort, le philosophe dit : "l’être humain, tout en reconnaissant la mort, la nie. C’est le seul animal qui ait conscience de la mort et qui, en même temps, la surmonte dans le mythe ". A la question "peut-on apprendre à mourir ?", posée au micro de la RTBF par Pascal Claude il y a deux ans maintenant, Edgar Morin se penchait sur son cas : "quand j’ai atteint les 80 ans, je pensais que j’étais entré dans l’âge où, soit par un AVC, soit par un arrêt cardiaque, soit par une maladie, la mort pouvait arriver. Je ne cessais pas mes activités, mais je savais que c’était quelque chose qui pouvait survenir brutalement. Et puis, j’ai atteint 90 ans, puis 91 et 92. Comme la mort n’arrivait pas, ça me semblait tout à fait naturel de continuer à vivre".

Et l’homme de continuer son introspection : "Si vous voulez, la mort est beaucoup moins présente que dans ma période octogénaire. Mais il m’arrive d’avoir des moments où cette conscience crée une sorte de vide en moi, parce que pour moi, la mort n’est pas tellement la décomposition physique, c’est l’anéantissement de mon " je ". C’est que je ne peux plus dire " je ". C’est cette idée qui me crée un vide. Mais ce sont des moments parce que je suis toujours emporté par des forces de vie, par mes idées auxquelles je crois, par la femme à laquelle je suis lié par amour. Donc, si vous voulez, les forces de vie continuent à agir en moi, mais je ne peux pas faire de programme. J’ai beaucoup de projets et pas de programme parce que je sais que je ne suis pas maître de mon futur".


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La pensée est le capital le plus précieux pour l’individu et la société

Edgar Morin, c'est un hymne à l'existence, à l'intelligence, à la préservation de la nature et à la solidarité. Il l'affirme depuis un siècle déjà, et semble loin de baisser les bras. "Lancez-vous dans l’aventure de la vie" clame-t-il à Libération. Et on a bien envie de vous suivre encore longtemps, Monsieur Morin.

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Le sociologue et philosophe à l’Unesco, à Paris, le 2 juillet © AFP
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