"Le Monde" a-t-il vraiment assimilé Emmanuel Macron à Adolf Hitler ?

Couverture de "M Le magazine du Monde" à gauche, photo-montage de Lincoln Agnew pour Harper's à droite.
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Couverture de "M Le magazine du Monde" à gauche, photo-montage de Lincoln Agnew pour Harper's à droite. - © Tous droits réservés

C’est la polémique de cette toute fin d’année en France : la "Une" du supplément "M Le Magazine du Monde" du journal Le Monde fait-elle une analogie entre Adolf Hitler et Macron, le président français, avec cette couverture ?

La polémique a pris une ampleur quelque peu invraisemblable ce week-end, entre autres après un tweet de la quatrième personne la plus importante, sur le plan politique, en France : le président de l’Assemblée nationale. Richard Ferrand, élu "La république en marche" (LREM), fait un rapprochement entre un montage graphique de la période du IIIe Reich et cette fameuse couverture de "M" et attend des explications.

Cette "Une" introduit un (remarquable) article d’Ariane Chemin qui revient sur les grands évènements de la présidence d’Emmanuel Macron, les "splendeurs et les misères" vus depuis la "plus belle avenue du monde". De l’investiture aux gilets jaunes, en passant par le défilé du 14 juillet 2017 en présence de Donald Trump, ou encore la "fête" après la victoire en Coupe du monde où le bus des "Bleus" ne restera que 20 minutes sur les "Champs", là où 20 ans plus tôt "France 98" avait festoyé quatre heures avec les supporters.

Cet article, publié vendredi matin, a suscité nombre de commentaires élogieux. La "Une" du magazine, présentée en même temps que le journal samedi en début d’après-midi, a donc provoqué une tornade sur Twitter.

Sur cette image, le rouge, le blanc et le noir (les couleurs du drapeau nazi), la posture de Macron, pourraient, pour certains, faire penser à une iconographie de type nazie ou en tout cas constitue un "amalgame nauséabond " comme le tweete Gilles Le Gendre, le chef de groupe LREM à l’Assemblée nationale. La typo du "m" et de "le magazine" de type gothique, enfoncent le clou, d’après certains pourfendeurs du quotidien vespéral, pour qui "Le Monde" fait bel et bien un "Point Godwin" entre Emmanuel Macron et Adolf Hitler.

Excuses et explications

Le tourbillon de tweets, samedi soir, a provoqué, en fin de soirée, la publication par Luc Bronner, le directeur de la rédaction du "Monde" d’un très court article. Luc Bronner y présente les excuses du "Monde" à ceux qui ont été choqués par des intentions graphiques qui ne correspondent évidemment en rien aux reproches qui nous sont adressés. " Le directeur explique ensuite comment la couverture du magazine " faisait référence au graphisme des constructivistes russes au début du XXe siècle, lesquels utilisaient le noir et le rouge. La couverture s’inspire par ailleurs de travaux d’artistes, notamment ceux de Lincoln Agnew, qui a réalisé de nombreux sujets graphiques pour M le magazine du Monde. " Et le journal de publier d’anciennes " Unes " du magazine.

Pour André Gunthert, maitre de conférences en histoire visuelle à l’EHESS (la prestigieuse Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris), "ces exemples maladroits, dont on voit mal le rapport avec le constructivisme russe (à moins de qualifier de constructiviste tout collage de photos sur fond rouge) paraissent entretenir la confusion plutôt qu’éclaircir le débat" écrit le chercheur sur son blog.

Pas de quoi calmer, non plus, celles et ceux qui, comme Joann Sfar, récusent ces excuses.

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La honte.

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Jean Quatremer, journaliste à "Libération" ou l’acteur et réalisateur français Matthieu Kassovitz relèvent que la référence à l’iconographique d’un régime totalitaire n’est guère plus justifiable.

Ce lundi, Le Monde a publié un éditorial dans lequel le journal "reconnaît  ses torts" "Puiser dans le vocabulaire visuel d’un courant esthétique du début du XXsiècle, le constructivisme, qui a imprégné les représentations des dictatures qui l’ont suivi, n’était pas un bon choix, puisque cela exposait à ce risque de confusion", écrit Le Monde. " Nous avons manqué de discernement dans la validation de cette couverture qui ne correspondait pas au fond du récit consacré à Emmanuel Macron dans ce numéro." 

Qui ajoute: "Cette maladresse est d’autant plus regrettable qu’elle introduit du trouble dans une époque où notre rôle est, plus que jamais, d’apporter de la clarté, de la mesure et de la profondeur." 

Quelle est l’histoire de cette couverture ?

On connait le nom de l’auteur de cette image, indiqué page 8 du magazine: Jean-Baptiste Talbourdet, il est "directeur de création" de "M Le magazine du Monde". La photo originale d’Emmanuel Macron, comme l’indique le magazine, est signée Ludovic Martin, elle date du 9 octobre 2018 et a été prise lors d’une visite du président français sur un campus, " Station F ".

La photo de la foule, au bas de l’image, provient d’un cliché pris lors de la fête sur les Champs Elysées (encore eux !), le 16 juillet dernier, comme le relève Olivier Beuvelet, chargé de cours en esthétique à la Sorbonne nouvelle. Quant à la typo "gothique", notons que c’est que le "m stylisé", qui est ainsi  la marque graphique du "Monde" et n’a rien avec la couverture à qui appuierait une image d’inspiration nazie.

Mais surtout, comme de nombreux internautes l'auront remarqué samedi soir, après la publication des excuses du journal, le montage en couverture du magazine est très (très très) inspiré du travail d’un artiste, cité par Le Monde: Lincoln Agnew. 

Cette affiche d’Hitler (avec l’incendie de Reichstag) a été créé pour les besoins du magazine américain Harper’s en juillet 2017 par l’artiste canadien Lincol Agnew. Ce dernier a plusieurs fois produit des visuels pour le compte du magazine du "Monde", mais ici, visiblement, au lieu de lui commander un autre montage, il a été, semblerait-il, décidé de plagier son travail.

Comme le montre ce montage diffusé sur Twitter, la copie ressemble fortement à l’original.

La conclusion appartient à André Gunthert, de l’EHESS : "En attendant de plus amples explications, il est vraisemblable que le graphiste du Monde avait pensé son emprunt suffisamment camouflé pour rester dans un registre d’évocation floue. Mais son dessein a trop bien touché sa cible, et l’exercice de critique participative a restitué l’allusion que la caricature voulait déguiser – révélant comme par mégarde l’ampleur d’une réprobation qui a sans doute dépassé ses auteurs."

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