COP26 : le "green gaming", ou quand l’industrie du jeu vidéo se veut plus écologique

Avec un chiffre d’affaires mondial de près de 175 milliards de dollars en 2020, le jeu vidéo domine totalement le marché du divertissement. Le secteur est en croissance depuis des années, il a été boosté par les confinements de l’épidémie de Covid-19 (avec une croissance de 10% en 2020), et devrait continuer sur sa lancée.

Dans les pays européens les plus peuplés (France, Espagne, Royaume-Uni, Allemagne, Italie), il est estimé que 50% de la population entre 6 et 64 ans joue aux jeux vidéo (dont 79% des 11-14 ans), et qu’elle consacre en moyenne 10 heures par semaine à ce loisir (contre 14 heures pour les réseaux sociaux, et 23.5 heures pour la télévision). Le jeu vidéo est devenu un objet du quotidien pour beaucoup, un objet culturel de plus en plus reconnu, ce pourquoi les acteurs de l’industrie ont déjà développé différentes réflexions et actions afin d’estimer, et mitiger, l’impact environnemental de ce loisir électronique. Un Green Games Summit s’est tenu ces 20 et 21 octobre 2021, afin de rassembler les acteurs du secteur sensibles aux enjeux environnementaux, et élargir le débat, en parallèle de la prochaine COP26.

La complexité des pratiques vidéoludiques

Globalement, il est difficile d’estimer précisément l’impact environnemental du numérique (ou technologies de l’information et de la communication), que ce soit en termes d’émissions de gaz à effet de serre (GES), de consommation d’énergie ou d’empreinte carbone. Plusieurs s’y sont essayés, chaque méthodologie ayant ses forces et ses faiblesses, les dernières estimations donnant une fourchette de 2% à 4% des émissions globales de GES, et qu’elles continueraient d’augmenter si les tendances venaient à se confirmer.


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Quelle est la part du secteur vidéoludique dans l’impact environnemental du numérique ? Une question très difficile à répondre du côté joueur (euse), car le loisir vidéoludique regroupe un ensemble de pratiques très variées, qui vont au-delà de l’action de jouer, manette, souris ou smartphone en main. Cela va du fait de streamer ses parties, regarder des joueurs en live, dans des tournois d’e-sport ou simplement sur leur chaîne Twitch, à discuter sur des réseaux sociaux du lore (l’histoire, l’univers, les personnes d’un jeu vidéo), ou encore créer des jeux vidéo amateurs, inspirés ou non de jeux professionnels, etc.

Du côté des développeurs et constructeurs, par contre, il est plus facile d’estimer l’impact de la création des jeux, et de la fabrication des appareils (consoles, PC, smartphones).

Et de garder en tête ces principes :

  • Plus un jeu a un graphisme réaliste (en très résumé, avec des modèles 3D avec une géométrie complexe), plus son développement sera coûteux en termes de consommation d’énergie. En effet, les programmes capables de créer des modèles 3D hyperréalistes, et de les intégrer dans un contexte de jeu, seront très demandeurs en puissance informatique, et devront donc tourner sur des PC très énergivores. C’est en partie aussi vrai du côté joueur, mais ça dépendra beaucoup du degré d’optimisation du jeu : plus il sera élevé, moins il demandera de puissances de calcul.
  • Un "PC de gamer", configuré pour faire tourner les jeux les plus récents, sera plus énergivore qu’une console. En effet, celles-ci, dont le cycle de vie tourne autour des 6 ans (voire plus), sont globalement moins puissantes que la plupart des PC dédiés aux jeux vidéo. C’est encore plus vrai pour la dernière née de Nintendo, la Switch : le géant nippon a décidé de favoriser l’expérience de jeu, plutôt que les performances, contrairement à ses concurrents, Playstation et XboX. En résulte une console hybride (portable et fixe), qui consomme très peu par rapport à ses consœurs.
  • Les jeux sur mobile restent les moins énergivores, car ils sont optimisés au maximum pour tourner sur le plus de smartphones et tablettes possibles. Le cloud gaming, le fait de faire tourner son jeu sur un serveur externe, pourrait changer la donne : les jeux mobiles ne seraient plus limités par les spécifications des appareils mobiles, et deviennent ainsi moins "verts".
  • Le cloud gaming, comparé au gaming 'local', est soit plus, soit moins énergivore, selon le type de jeu. Un jeu demandant une configuration puissante aura une empreinte carbone moindre s’il est joué en cloud gaming, car la consommation d’énergie sera optimisée dans un data centre par rapport à un PC individuel. Par contre, un petit jeu indé, peu énergivore, sera plus vert s’il est joué en local, vu le coût du transfert des données par les réseaux télécoms.

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Sensibiliser par les jeux vidéo

Sur base de ces principes, plusieurs réflexions sont menées dans les organisations vidéoludiques, et dans les studios, afin de diminuer l’impact environnemental du gaming, mais aussi favoriser les comportements écolos : car le jeu vidéo, s’il est un divertissement, est aussi un outil pédagogique et de sensibilisation.

L’ONU a par exemple lancé, en 2019, l’initiative "Playing for the planet", afin de développer des jeux vidéo encourageant la prise de conscience écologique, tant du côté des studios que des joueuses et joueurs. Cette année, une "Green Game Jam" a été organisée : les studios participants devaient créer un jeu vidéo avec une thématique environnementale dans un temps imparti, très court. Via le jeu "Dreams", qui permet de créer ses propres jeux vidéo, près de 400 développeurs "amateurs" ont aussi pu participer, créant ainsi des jeux d’aventures dans les récifs coralliens ou des simulateurs de brin d’herbe.

En dehors de ces initiatives, on voit apparaître de plus en plus de jeux où l’écologie et le respect de l’environnement sont présents, voire au cœur du gameplay. Un bel exemple est la récente sortie d'"Alba, a wildlife adventure" du studio UsTwo Games, où l’on incarne une petite fille qui explore la vie sauvage sur une île, et décide de mettre en place des actions concrètes pour protéger cette biodiversité. Une véritable bulle d’air dans un monde vidéoludique où la colonisation des territoires et la destruction de ressources naturelles sont une sorte de paradigme dans les mécaniques de jeux.

En Scandinavie a été lancée "Play Create Green", une association rassemblant des guides et inspirations pour que les studios de développement améliorent leur empreinte carbone. Elle partage des conseils, du simple "Éteignez votre ordinateur en quittant le travail" (et ce n’est pas une mince affaire, en entreprise), à "Incorporez un mode éco dans vos jeux, qui permettront au joueur de sélectionner la configuration qui demandera le moins de puissance de calcul".

"Climate replay" propose toute une série de productions, allant de l’article web jusqu’à une quête virtuelle, en passant par des podcasts, pour sensibiliser les joueurs à la problématique du changement climatique.

Mais toujours cette course à la puissance

Malgré ces nombreuses initiatives, et la prise de conscience de certains acteurs, l’industrie vidéoludique reste un secteur ultra-technologique où la course à la puissance est bien présente. Excepté pour Nintendo, les nouvelles générations de console sont systématiquement plus puissantes et énergivores que les précédentes. Un article de 2014 a mesuré la consommation des différentes générations de console : on passe d’une dizaine de watts pour la PS1 à plus de 100 W pour la PS4, en jeu. Et sur le site de Playstation, on peut ainsi voir que la PS5 a une consommation électrique moyenne presque deux fois supérieures à sa prédécesseure, la PS4. Et ce n’est pas mieux du côté de la Xbox de Microsoft. Pire, cet article du NRDC (Natural Resources Defense Council, une organisation américaine) souligne que les consoles dernières génération permettent facilement de regarder un stream, mais en consommant 10 à fois plus d’énergie que des appareils dédiés au streaming comme Apple TV ou Amazon Fire Stick. Et cela, alors même que ces constructeurs ont signé le "Games Consoles Voluntary Agreement" qui encourage à diminuer l’impact écologique des consoles. Du côté des PC et des cartes graphiques dédiées aux jeux vidéo, la problématique est la même.

Autre problématique, celle de l’utilisation de design addictif dans de nombreux jeux pour accrocher le (la) joueur (euse) : non pas dans les mécaniques de jeu elles-mêmes, mais via l’utilisation de season pass, loot box, et autres systèmes externes au jeu en lui-même, proches des jeux de hasard, qui encouragent le joueur à revenir très régulièrement, et jouer de longs moments.

Du greenwashing, au final ?

Alors, toutes ces bonnes intentions environnementales de l’industrie vidéoludique seraient-elles du greenwashing ? Pour les plus gros acteurs, certainement, vu leur implication dans cette idée qu’un jeu sera meilleur s’il a des graphismes poussés (et donc demande de la puissance informatique), et leur volonté d’user une licence lucrative jusqu’à la moelle. L’investissement dans le développement d’un jeu vidéo étant très important (de centaines de milliers d’euros à plusieurs millions, pour les jeux dits AAA), les enjeux financiers et marketing l’emportent souvent face aux considérations écologiques.

Heureusement, le développement de la scène dite "indépendante" (soit des jeux qui ne sont pas développés par des éditeurs tiers), a permis aux communautés de gamers d’aussi profiter de jeux vidéo qui misent plutôt sur la direction artistique, le gameplay, ou la narration, souvent des jeux qui tournent sur des machines aux performances "banales".

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