Le documentariste André Dartevelle à l'honneur à Flagey

Le documentaire d'André Dartevelle raconte la vie à Dinant pendant la guerre 14-18
Le documentaire d'André Dartevelle raconte la vie à Dinant pendant la guerre 14-18 - © Dérives

Le deuxième festival du Doc se déroule ce week-end à Flagey. Et un coup de projecteur sera mis sur l’ensemble de l’œuvre d’André Dartevelle, l’un des plus grands documentaristes de la RTBF, aujourd’hui à la retraite.

Parmi ses reportages, celui consacré à la ville de Dinant, incendiée et massacrée par l’armée allemande le 23 août 1914, au début de la Grande guerre. Près de 700 civils sont fusillés contre les murs, parfois sans distinction d’âge ou de sexe. Les descendants des victimes racontent la tragédie, un héritage qui passe de génération en génération. Ils nous font partager leur histoire familiale broyée par la hantise des massacres. Cette histoire reste la leur malgré la distance temporelle.

La mémoire selon André Dartevelle 

"J’ai voulu parler de la première guerre de façon différente sans montrer la guerre. L’appréhender à travers la mémoire. Non pas les écrits des contemporains de la guerre, des soldats ou des civils, mais à travers la mémoire de gens qui vivent aujourd’hui et pour qui la guerre reste inoubliable. La guerre les a marqués de façon indélébile. Ils y pensent tout le temps même si cette guerre a déjà cent ans".

"Quand l’armée allemande a envahi la Belgique le 4 août, en violant sa neutralité, l’Angleterre lui déclare la guerre. De plus l’armée belge refuse le libre passage et attaque l’armée du Reich. Les Allemands n’avaient pas prévu la résistance belge ni l’entrée en guerre de l’Angleterre. Elle va devoir livrer des combats en Belgique, ce qui va freiner son offensive vers la France. Après chaque combat, les Allemands massacrent les civils dans les localités traversées".

"Sept villes et des dizaines de villages sont dévastées. Près de 6500 habitants sont passés par les armes. Depuis vingt ans, les historiens ont étudié et expliqué cette vague de violence du mois d’août. Mais il faut savoir qu’après la première guerre, cette violence contre les civils sera quasiment oubliée, sauf sur le plan local. Elle sera recouverte par les horreurs des tranchées et la mémoire des combattants. Aujourd’hui les historiens allemands reconnaissent les faits comme leurs confrères européens, ils ont dénoncé la légende des francs-tireurs. Cette légende était la justification officielle de l’Allemagne. Des civils ont été fusillés parce qu’ils ont tiré sur les soldats allemands".

Pourquoi Dinant?

"J’ai choisi Dinant parmi toutes les villes martyres belges. L’armée allemande incendie la ville et massacre la population le 23 août et les jours suivants. 674 fusillés, des hommes mais aussi des femmes et des enfants, plus de 1000 maisons brûlées, 400 Dinantais déportés. J’ai dû faire un choix entre histoire et mémoire. Soit faire l’historique détaillé des massacres allemands, soit chercher une approche différente plus conforme au cinéma documentaire. J’ai voulu partir des situations vécues aujourd’hui par les habitants. En donnant la parole à des témoins actuels. Quels témoins ? Les contemporains de la première guerre sont tous morts. J’ai interviewé des descendants des familles massacrées de Dinant. Parfois des fils et des filles de victimes, le plus souvent des petits-enfants et des arrière-petits-enfants des fusillés ou des rescapés. Ils ont été mes témoins, des témoins indirects".

Gérer les souvenirs

"Je m’étais posé des questions. Comment les héritiers des victimes d’août 1914 ont-ils géré les souvenirs des tueries, comment ont-ils transmis la mémoire des massacres de génération en génération, quelle mémoire ont-ils gardée aujourd’hui ? Le plus extraordinaire, c’est qu’ils aient parlé longuement de tout ça".

"Même si chaque témoin parle pour lui et pour les siens, j’ai l’impression que finalement, mon film sur Dinant donne une image d’ensemble du travail de deuil et de mémoire de toute une population".

Les villages contre l’oubli

André Dartevelle a fait un deuxième film sur les massacres allemands: "Les Villages contre l’oubli". Dans ce film, il s’intéresse à la mémoire collective dans trois villages près de Virton qui ont été horriblement massacrés en août 1914.

La destruction de 4 paisibles villages gaumais par l’armée allemande en août 1914 se termine par le massacre des habitants. A l’approche du centenaire, les descendants des victimes demandent réparation aux autorités allemandes. Leur curé se livre à des réquisitoires contre ce qu’il dénonce comme du négationnisme.

"J’ai consacré pas mal de films à la mémoire des guerres dans notre pays. Je voulais montrer que pour les victimes et leurs descendants, ces guerres ne s’arrêtent pas. Elles continuent à faire souffrir. Ce qui m’a intéressé par rapport à ça, c’est de montrer comment ceux qui souffraient essayaient de s’en tirer. C’est-à-dire de faire la paix avec ce passé et de vivre en paix avec lui. Grâce à un type d’interview qui m’a permis d’aller très loin, j’ai pu montrer le combat livré par ces personnes, ce qu’on appelle en psychanalyse la remémoration, c’est-à-dire le travail de mémoire après le travail de deuil, une double exigence. La mémoire active pousse les gens à en parler autour d’eux, à essayer de partager cette mémoire, à en faire des livres, des films. J’ai participé à cette lutte pour une mémoire réconciliée et apaisée dans plusieurs films : j’ai vécu toute cette élaboration en faisant des films. J’ai perdu mon père quand j’étais enfant. Il est mort de séquelles des tortures subies à la Gestapo".

"Mes films sur 1914 font partie d’une sorte de cycle, c’est-à-dire plusieurs films sur le même thème. J’ai beaucoup travaillé par cycles. J’en ai fait un sur les guerres en Belgique, j’en ai fait un autre sur des créateurs belges qui ont pu réaliser une véritable œuvre sur le plan qualitatif et quantitatif mais qui sont restés méconnus. Parfois, ces artistes ont finalement été reconnus grâce à des expositions prestigieuses. Parfois, malgré des expositions, ils sont restés méconnus."

F. Wallemacq

Informations sur le Week-end du documentaire du 13 au 16 novembre à Flagey

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