Le débat présidentiel français vu par la lorgnette des réseaux sociaux

Le décryptage du débat présidentiel français sur les réseaux sociaux
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Le décryptage du débat présidentiel français sur les réseaux sociaux - © Tous droits réservés

Mercredi soir, nous avons assisté au dernier choc de cette présidentielle française, le débat d'entre les deux tours. Beaucoup attendaient une Marine Le Pen présidentiable et en toute bonne forme face à un Emmanuel Macron sur la défensive qui avait plus à perdre qu’à gagner.

En réalité, il n’y a même pas eu match, tant sur les réseaux sociaux que dans l’arène. Petite revue de Twitter durant le débat présidentiel.

I. Les éléments qui ont marqué les réseaux sociaux

Marine Le Pen tape dans un mur

Ce qui fut le plus prédominant dans les conversations sur Twitter fut le fait que tout le monde a remarqué que Marine Le Pen s’était lancée corps et âme dans une série d’attaques incessantes. Cela en était parfois totalement risible et à la limite du ridicule, ce qui fut pointé dans de très nombreux tweets.

Pourtant, c’est Emmanuel Macron qui avait commencé la plus belle attaque, lançant réellement les hostilités. Alors que Marine Le Pen pouvait s’exprimer sur son programme économique en début de débat, elle s’est lancée dans une attaque d’Emmanuel Macron qui dura de nombreuses minutes.

Puis tout d’un coup, alors que personne n’avait encore coupé l’autre, Macron se décide à la stopper pour lui dire qu’elle vient de s’évertuer pendant de longues minutes à ne parler que d’une seule chose : de lui. Une preuve selon Emmanuel Macron que le programme frontiste est vide.

Le combat pouvait commencer. Et à ce jeu-là, Emmanuel Macron est apparu comme un mur infranchissable.

Des journalistes réduits au statut de décor

Tellement que petit à petit, un schéma s’est installé: Marine Le Pen est devenue la journaliste interviewant Emmanuel Macron. À tel point que les journalistes n’ont pas du tout eu voix au chapitre : ils ont été réduits à de simples contrôleurs du temps.

Cela a permis à Emmanuel Macron de répondre simplement. Tandis que Marine Le Pen s’est lentement mais sûrement agacée, tant elle tentait de parcourir les nombreuses fiches qu’elles avaient concoctées.

Des fiches tellement nombreuses qu’elle s’est emmêlé les pinceaux autour de SFR et Alstom, ce qui a permis à Emmanuel Macron de l’infantiliser et de la réduire à l’état d’élève: "Vous savez SFR, ce sont les téléphones".

Une fin chaotique

Tout cela a fait que Marine Le Pen s’est petit à petit fatiguée, à tel point qu’elle fut complètement à la rue sur le dossier pour lequel elle savait qu’elle serait attaquée : l'euro. Hésitante et balbutiante à la fois sur le fond et dans la forme, celle-ci nous parlant même d’écu.

Très rares furent les moments où la candidate du Front National a parlé de son programme, préférant égrener les fake news en signe de clins d’œil à ses ouailles qu’eux seuls ont comprises : UOIF, la fausse citation de François Hollande sur "Ça ne coûte rien, c’est l’état qui paie", son compte caché et l’aide à Drahi dans le rachat de SFR, presque toutes les intox de la patriosphère y sont passées.

Ce lent requiem pour Marine Le Pen s’est magistralement conclu sur ce qui restera le GIF de la soirée.

Résultat, même au fin fond de la taverne des patriotes sur la plateforme Discord, les militants de Marine Le Pen n’en menaient pas large.

Quiconque regardant le débat aura donc vu une personne tentant tant bien que mal d’alpaguer son adversaire qui, lui, s’est tranquillement contenté d'asséner des saillies bien senties desquelles on retiendra peut-être : "Restez à la télévision, moi je veux gouverner le pays", "Marine Le Pen, je vais vous apprendre un truc : Alstom fait des turbines, et SFR des téléphones", "Ce n’est pas moi qui ai récusé un journaliste pour ce débat", "Je suis très heureux de vous entendre tenir des propos de compassion à l’égard des homosexuels et des juifs", autant de punchlines qui se sont ajoutées sur un boulier où un seul candidat a aligné les boules les unes après les autres : Emmanuel Macron.

II. Les indécis

Le camp des indécis était également particulièrement sous le radar mercredi soir. Est-ce que leur activité numérique se serait déportée sur un candidat ? Sur base de 10 millions de tweets, j’avais réalisé des panels personnalisés des 1000 supporters les plus actifs de chaque candidat. Cela me permet de sonder chacun des panels durant ce débat.

Fillon: l’abstention

Du côté des militants de François Fillon, la plupart des tweets étaient pour appeler à l’abstention et sur le regret de ne pas voir François Fillon à ce débat. À noter que cela n’est pas vraiment une surprise dans la mesure où les supporters de Fillon les plus actifs étaient généralement des membres de la patriosphère, courant très à droite sur Twitter.

Mélenchon: Macron par élimination

Du côté des supporters de Mélenchon, ce n’est pas l’abstention bien présente qui prédomine, mais le fait qu’il ne faille pas voter pour Marine Le Pen et donc voter Macron. C’est ainsi que le #JeVoteElleDegage est le hashtag qui émerge particulièrement dans ces communautés.

Chez les partisans de Hamon

Après un début d’activité où #JeVoteElleDegage avait clairement pris le dessus, il n’y a pas vraiment eu de hashtag ou d’expressions qui ont émergé dans les communautés autour de Benoit Hamon. On a davantage été dans le commentaire du débat que dans la prise de position.

III. Le débat de la présidentielle en indicateurs sur Twitter

Entre 21 heures et 23 h 55, il y a eu 2 369 970 tweets, ce qui est tout à fait énorme dans la mesure où c’est bien plus que les précédents débats. Le nombre de personnes productrices de contenu reste toutefois autour des 400 000 personnes.

En prenant les hashtags les plus utilisés (sans comptabiliser les retweets) dans le débat, ce qui constitue généralement un récapitulatif des slogans numériques criés par les différentes équipes de campagne, on se rend compte qu’il y a eu un fait assez insolite dans tous les débats et guerres numériques depuis le début de la présidentielle : les slogans de Macron (#jevotemacron, #enmarche) ont dépassé ceux de Marine Le Pen (#marine2017, au nom du peuple).

Dans les expressions, rien de bien tangible sauf que l’on remarque que les journalistes du débat ont particulièrement amusé Twitter dans la mesure où ils n’ont pas eu voix au chapitre.

L’expression poudre de perlimpinpin fut aussi pas mal utilisée, surtout pour Emmanuel Macron d’ailleurs.

Dans les mentions autour du débat, c’est Marine Le Pen qui fut clairement la plus mentionnée, principalement en raison de certaines blagues et railleries. On remarque d’ailleurs sur le classement que ce qui a fait recette, c’est essentiellement les comptes parodiques et humoristiques.

Cela se retrouvait déjà dans une cartographie effectuée après 40 minutes sur un échantillon de 50 000 tweets.

Ce constat se matérialise également dans les tweets les plus partagés de la soirée :

Dans les articles les plus tweetés, on retrouve les liens des directs des différents médias, mais aussi une fake news venue des États-Unis et propagées par des communautés françaises proches de la propagande russe dans la mesure où ces acteurs font partie des personnes les plus actives quand il s’agit de propager les informations de Russia Today et de Sputnik.

Ce lien fait un curieux écho avec le moment où Marine Le Pen disait qu’elle espérait qu’Emmanuel Macron n’avait pas un compte aux Bahamas. Comme par hasard, le lendemain, un cadre du FN évoquait cette révélation tonitruante. Signe que cette présidentielle ne nous épargnera rien. Elle est loin d’être finie et jusqu’au bout, l'intox peut surgir.

Nicolas Vanderbiest est assistant au département de relations publiques de l’Université Catholique de Louvain et chercheur au sein du Laboratoire d'Analyse des Systèmes de Communication des Organisations.

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