"La rentabilité du clic", ou un certain journalisme en période de catastrophes

Les barricades des services de police sur les lieux des explosions, à Boston, lundi
Les barricades des services de police sur les lieux des explosions, à Boston, lundi - © AFP/SPENCER PLATT

Des photos et des vidéos d’une violence parfois insoutenable : toutes les rédactions d’informations sont confrontées à un choix, au moment de relater un évènement violent, une catastrophe ou un attentat. Les explosions survenues lundi à Boston, aux États-Unis, et les images des victimes qui s’en sont suivies, reposent invariablement les mêmes questions : a-t-on raison de publier, en papier ou sur un site internet, des photos de personnes en grande souffrance, parfois à la limite du soutenable pour les lecteurs, les internautes, ou les téléspectateurs ?

Directeur de l’école de journalisme de l’UCL, Benoît Grevisse, estime, sur nos antennes, que le débat doit être guidé par un impératif : "La règle déontologique au niveau international est que l’on ne montre pas de victime en posture dégradante et identifiable, sauf exception rare d’intérêt public majeur".  

Mais deux éléments, très contemporains dans le métier de journaliste, peuvent entrer en ligne de compte : "Les réseaux sociaux débordent les pratiques journalistiques", explique Benoît Grévisse, et la pratique journalistique voit dans les nouvelles pratiques sur internet "une crise grave de différence" par rapport à des informations ou des publications mises en ligne par tout un chacun. Le traitement de l’information, essentiellement sur internet aujourd’hui, pose une question fondamentale, poursuit-il : "Est-ce que nous avons suffisamment de moyen humains aguerris et de pratiques régulée pour ce type de couverture d’évènements" ?

L'ampleur des évènements

Le quotidien La Dernière Heure a, lui, pris la décision de publier, en troisième page de son édition de mardi, la photo d’un homme ayant perdu ses jambes, juste après les déflagrations. Le lecteur y voit les lambeaux de ses membres et distingue clairement son visage. "En quoi ces images apportent de l’information ? ", se demande Benoît Grévisse.

Pour Ralph Vankrinkelveldt, la réponse est claire : "C’est une information", estime le rédacteur en chef de la DH, qui assume le choix de la rédaction de publier la photo en question. Évènement important, bouclage imminent, nécessité d’être précis avec peu d’éléments pour faire comprendre…  "On a bien analysé le pour et le contre, et c’est effectivement une photo dure, mais c’est une photo d’un photographe qui a fait son travail et qui relate l’ampleur de l’évènement", dit-il. Sur le site de la Dernière Heure, cependant, la photo, également publiée mardi, a été enlevée.

Incarner, faire ressentir pour faire comprendre, une façon de faire que tous les journalistes connaissent. Raconter la Shoah, explique Benoit Grévisse, demande certainement de montrer des images à la limite du soutenable, dans un but didactique.

La rentabilité du clic

Mais dans l’exemple ci-dessus, "est-ce que la photo est la seule manière de faire comprendre ?", se demande Benoit Grevisse. Raconter avec des mots l’histoire du garçon de 8 ans décédé dans ces explosions donne également l’ampleur de la catastrophe, estime-t-il. "Il y a des limites à la pratique journalistique, et c’est d’ailleurs ce qui distingue la pratique d'information du tout-venant qu’on peut trouver sur les réseaux sociaux".

Un élément fondamental ne doit cependant pas être occulté : "Ce n’est pas que de l’information, c’est aussi de la rentabilité, il ne faut pas se voiler la face", estime Benoit Grévisse.  C’est parfois du "journalisme du clic, c’est-à-dire de la rentabilité au clic", regrette-t-il.  "Ce qui est complètement différent de l’équilibre journalistique entre cette rentabilité, qui existe, et un intérêt public prépondérant. Et du droit des personnes", conclut-il.

Le choc des photos ? Le rédacteur en chef de la Dernière Heure donnait comme exemple, pour appuyer ses choix éditoriaux, la photo primée au prestigieux concours World Press Photo. "Il s’agit d’un père en Irak portant dans ses bras son enfant mort (…) c’est le moment, l’instant fort" qui justifie une publication, dit-il.

La photo en question a en réalité été prise en Palestine, à Gaza. Mais allons jusqu’au bout du débat : est-ce qu’on pourrait se retrouver dans la même situation? La publication de cette photo primée aurait-elle été assimilée à du sensationnalisme ?

A vous de voir. La photo est consultable ici.

W. Fayoumi, avec Connexions

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