La presse navigue entre autocensure et respect de la diversité

Jérôme Bouvier (au centre) et Jean-Paul Marthoz (debout à droite).
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Jérôme Bouvier (au centre) et Jean-Paul Marthoz (debout à droite). - © EBU

"When you kill a journalist, you don't kill the story" (Quand vous tuez un journaliste, vous ne tuez pas sa "parole", son "information"). C'est sur cette phrase que Jean-Paul Marthoz a conclu les échanges ce jeudi lors d'une conférence-débat organisée sur le thème de la liberté de la presse, et plus largement de la liberté d'expression, dans le contexte actuel marqué par les attentats à Paris. Quelle est encore la marge de manœuvre des médias ? Son rôle est-il d'informer coûte que coûte ou s'agit-il aussi d'assurer le vivre ensemble ?

Après ces tragiques événements, la question des limites de cette liberté s'est plus que jamais invitée dans les rédactions. Les médias, qu'ils soient imprimés ou audiovisuels, ont la semaine dernière dû trancher: faut-il montrer la Une de Charlie Hebdo représentant le prophète Mahomet?

La grande majorité des médias francophones européens l'ont fait. Par solidarité avec Charlie Hebdo. Pour des besoins d'information, ou d'explication. Ou simplement pour ne pas céder et jouir de cette liberté éditoriale qui semble si menacée aujourd'hui.

Outre-Atlantique, l'histoire fut tout autre. Bien des médias ont avancé plusieurs arguments contre la publication: pour ne pas offenser certains lecteurs ou spectateurs, et respecter une charte de déontologie interne; pour ne pas prendre de risque quant à la sécurité de ses employés; ou encore, particulièrement pour les médias à forte présence internationale, pour ne pas mettre en danger ses correspondants présents dans certains pays sensibles. Des "raisons tout à fait compréhensibles", souligne Jean-Paul Marthoz, journaliste, auteur et conseiller principal du Comité pour la Protection des Journalistes (CPJ). Cette diversité quant aux décisions est aussi peut-être justement rassurante. Car chaque rédaction a fait un choix. Son choix. Parce qu'elle avait la liberté de le faire.

"Beaucoup de confrères n'ont pas compris pourquoi certains médias anglo-saxons ont choisi de ne pas publier les caricatures, mais de montrer les images de ce policier abattu en rue comme un chien", s'offusque malgré tout d'un point de vue éthique Jérôme Bouvier, journaliste et ex-directeur de Radio France Internationale (RFI), faisant par ailleurs référence à la Une de l'hebdomadaire Le Point qui a fait polémique dans l'Hexagone, montrant cette image du policier à terre.

"Laisser de côté le sacré est un choix"

Pour Safia Kessas, journaliste et productrice en télévision à la RTBF, la diffusion de ces caricatures était une "évidence", tandis que, pour Nourredine Fridhi, correspondant pour la chaîne d'information Al-Arabia, il n'y a "pas d'intérêt à représenter le sacré".

"La liberté que j'ai aujourd'hui de m'exprimer est bien plus importante que de savoir s'il faut ou non publier ces caricatures et risquer de voir notre journal fermer, confie ce dernier. Nous sommes en train d'acquérir tous les jours plus d'espace de liberté et nous voulons le garder, mais nous laissons de côté de le sacré, c'est un choix."

Car, plus largement, cet exemple lié à Charlie Hebdo pose la question de l'espace de liberté laissé aujourd'hui à la presse. Quelle est encore sa marge de manœuvre ? Peut-elle encore tout dire, tout écrire ? Pas si sûr. Et c'est bien là le paradoxe: le devoir d'informer peut se heurter à un soi-disant devoir de ne pas aborder certains sujets pour ne pas offenser.

"Le multiculturalisme de notre société aujourd'hui entraîne une liberté d'expression rabotée au nom du vivre ensemble, déplore Jean-Paul Marthoz. Je sens d'ailleurs qu'il y a beaucoup plus d'autocensure: de nombreux journalistes me disent qu'ils ont peur ou sont réticents à l'idée de traiter certains sujets."

L'autocensure deviendrait-elle aussi un danger ? Non, estime Nourredine Fridhi : "L'autocensure ne me dérange pas sur certains points. C'est une responsabilité éditoriale, et c'est aussi le choix du type de traitement et d'analyse. Il n'y a pas un seul journaliste qui s'est jamais lui-même censuré. Avez-vous déjà dit ou écrit vraiment tout ce que vous aviez comme information ?", lance-t-il à l'audience.

"Un cadre de valeurs et de balises"

Il est vrai que des informations sensibles ne sont parfois pas relayées par les médias, et ce essentiellement afin de ne pas entraver une enquête en cours ou bien de ne pas mettre la vie de quelqu'un en danger.

Mais cela ne doit pas aller plus loin selon Safia Kessas. "Je refuse que mon espace de liberté soit mordillé par des croyances qui ne sont pas les miennes", indique-t-elle.

"Le rôle des médias n'est pas d'assurer le vivre ensemble, juge Ernest Sagaga, responsable du département des droits de l’Homme et de la sécurité au sein de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ). Son rôle est de traiter les informations et de laisser le public en juger."

Il rappelle par ailleurs que liberté d'expression et liberté de la presse sont deux choses différentes. "La première signifie 'Tu dis ce que tu veux', mais la seconde s'exerce, elle, dans un cadre de valeurs et de balises."

Un cadre que définissent les journalistes à travers un dialogue qui "doit aussi se faire avec la société civile, qui est également concernée, pour mieux les préciser", conclut Gabrielle Lefèvre, membre du conseil de direction de l’AJP et du Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ) qui, justement, se penche sur ces questions depuis 2009 en Belgique.

T. Mignon (@thomasmignon)

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