La presse francophone doit-elle bannir l'utilisation du mot allochtone ?

Le quotidien n'utilisera plus le mot "allochtoon", comme l'affirme sa une.
Le quotidien n'utilisera plus le mot "allochtoon", comme l'affirme sa une. - © Tous droits réservés

Alors que le quotidien flamand De Morgen a annoncé mercredi soir ne plus employer le mot "allochtone" ("allochtoon"), la ministre de l'Intérieur Joëlle Milquet a invité les autres médias à faire de même. Mais, du côté francophone, si on salue la réflexion sur l'emploi et le sens des mots, une interdiction n'est pas prévue.

"A la RTBF, il n'y aura pas de bannissement, c'est clair. Nous ne sommes pas pour l'interdiction mais pour l'usage de mots et de concepts qui doivent être compris par le plus grand nombre, par tous nos publics. Il y a ici une dynamique du mot juste qui permet de comprendre les informations", explique Jean-Pierre Jacqmin, le directeur de l’information de la RTBF.

Jean-François Dumont, secrétaire général adjoint de l'Association des journalistes professionnels (AJP) le rejoint sur ce point : "Je pense que c'est une réflexion importante, nécessaire et utile de s'intéresser au sens des mots que l'on utilise. Dans la presse, beaucoup de mots sont connotés positivement ou négativement. Par exemple, on parle de "l'administration américaine" mais du "régime chinois" alors qu'on ne dira jamais "le régime américain". Il faut faire attention à la façon dont on utilise les mots. Il est essentiel que les journalistes s'interrogent sur le sens des mots qu'ils emploient."

Pourtant, "d'un autre côté, moi, je ne suis pas choqué par le mot allochtone", continue Jean-François Dumont. "De par sa définition, c'est un terme correct."

Jean-Pierre Jacqmin remarque, lui aussi que "le terme allochtone est beaucoup plus utilisé en Flandre. Il n'est pas d'usage courant chez les francophones. Chez nous, on parle des gens et de leur situation professionnelle, de leur situation sociale, de leur origine, mais sans intention de stigmatisation. Il nous arrive de parler de "jeunes issus de l'immigration" ou de "jeunes de la deuxième ou troisième génération", car allochtone n'est pas juste, pas correct pour désigner ces jeunes. Néanmoins, quand la situation concernera des gens qui viennent de l'étranger, nous pourrons l'utiliser".

L'influence de la politique

Pour le secrétaire général adjoint de l'AJP, la décision du journal De Morgen a surtout été prise "dans un contexte particulier en Flandre, et notamment à Anvers. La rédaction a voulu faire un geste politique. Mais pourquoi en faire une Une de telle ampleur ? C'est une action marketing ? Pourquoi donner une telle vitrine à cette décision ?"

La politique, justement, c'est aussi la réaction de Joëlle Milquet qui aimerait que les rédactions suivent l'exemple de De Morgen. "C'est son avis, je pense, pas une injonction ou une instruction à la presse. En tant que ministre, elle s'interroge, elle se pose des questions", nuance Jean-François Dumont, de l'AJP.

Il note toutefois que "chaque rédaction a sa liberté", ce que confirme le directeur de l'information de la RTBF. "On s'interroge régulièrement sur les mots qu'on utilise. Il y a beaucoup de débats dans les rédactions. On se pose la question de la pertinence, dans un fait divers par exemple : faut-il donner la nationalité de la personne ? Les gens doivent pouvoir comprendre de qui on parle. En fait, il n'y a pas de stigmatisation, mais pas de tabou non plus."

La ministre de l'Intérieur a également invité les rédacteurs en chef, le 16 novembre, à échanger leurs points de vue sur la discrimination et la perception des minorités.

"Moi, je n'ai pas encore reçu la lettre de Joëlle Milquet pour m'inviter débattre", s'amuse Jean-Pierre Jacqmin. "C'est intéressant de discuter de ces questions-là. Je me demande juste, au sujet de cette lettre : quel est son contenu ? quel est son émissaire ? Si c'est une invitation à un débat, on ne refusera pas, au contraire !"

 

Cécile Andrzejewski

 

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