La plate-forme Skyblog a 15 ans: plongée dans "les archives de la honte"

La page d'accueil de Skyrock.com, qui héberge la plate-forme Skyblog.
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La page d'accueil de Skyrock.com, qui héberge la plate-forme Skyblog. - © skyrock.com

C’est une soirée entre amis. Une poignée de presque trentenaires sont rassemblés autour de la table. Entre la dernière déclaration de Donald Trump, la comparaison des crédits hypothécaires et l’échange de bonnes adresses pour partir en week-end, une voix lâche : "Eh, vous vous souvenez de l’époque des Skyblogs ?" Sourires, rires gênés ou amusés ici et là, une flamme de nostalgie surgit dans les yeux.

L’un des convives sort son téléphone de sa poche. "Mon blog est toujours en ligne. Dingue, je ne pensais pas que c’était encore là !". Aussitôt, les smartphones passent de main en main, des photos numériques pixellisées d’un autre temps surgissent, accompagnées de textes en lettres de toutes les couleurs. "Tu as vu les têtes qu’on avait à l’époque ? Oh là là et comment on écrivait !"

La célèbre plate-forme préférée des adolescents jusqu'à l'arrivée de Facebook fête cette année ses quinze ans. Fin octobre 2002, la radio française Skyrock réserve le nom de domaine skyblog.com et lance son service de blogs dans la foulée. Dans une Europe qui découvre internet, ce réseau qu’on appelait encore quelques années plus tôt "les autoroutes de l’information", les "Skyblogs" connaissent un succès immédiat.

Un des premiers réseaux sociaux au monde

"J’ai découvert les blogs aux États-Unis en 2000. C’était pour l’essentiel des pages personnelles de spécialistes ou de militants, raconte Pierre Bellanger, le patron de la radio Skyrock et le fondateur des Skyblogs. J’ai apprécié le principe des blogs : leur actualité, leur ouverture sur le réseau, leur interactivité. J’ai imaginé alors d’en faire un réseau de journaux personnels à destination de la nouvelle génération. On ne parlait pas encore de réseau social, mais c’était en effet un des premiers réseaux sociaux au monde."

Léger, facile d’utilisation, le service lancé par Pierre Bellanger est parfait pour partager des photos et des états d’âme d’adolescents. "Skyrock, c’était la manière la plus simple de faire un site web à l’époque pour tous les petits clubs ou les associations", note Richard, 27 ans, aujourd’hui employé dans le secteur de l’informatique.

Il faut tout effacer, c’est horrible

Que reste-t-il de ces archives aujourd’hui ? A peu près tout. En utilisant la recherche avancée de Google, il est facile de retrouver des photos de 2004 ou 2005 partagées par les élèves de telle ou telle école pendant leur voyage scolaire en Italie ou en Grèce. La seule différence avec Facebook ? Tout est posé là, en vrac, dans un désordre total. Trouver ce qu'on cherche relève avant tout du hasard et d'un peu de chance.

Se promener sur Skyblog aujourd’hui, c’est comme se lancer dans l’exploration d’un cimetière virtuel composé de souvenirs endormis. Photos de (fin) de soirées, poèmes enamourés, déclarations d'amitié à longueur de pages...  "C’est un peu les archives de la honte ce truc. Il faut tout effacer, c’est horrible", s’alarme un ex-utilisateur régulier de la plate-forme. 

"On racontait sur les Skyblogs de l’époque les mêmes conneries que les ados écrivent maintenant sur Facebook. Sauf que nous c’était moins ‘public’. Il fallait trouver le Skyblog", se souvient Claire. Son blog créé en 2005 est toujours en ligne, "avec toutes les photos de l’époque". Non sans une pointe de mélancolie, elle poursuit : "C’est assez drôle de retomber sur ces vieilles photos et relire ce que j’écrivais. Avec le recul, je me rends compte que ce que je publiais à l’époque ressemble très fort à ce que les ados écrivent aujourd’hui sur Facebook."

Les vieux blogs (en principe) supprimés

Jonathan fait lui aussi une comparaison avec Facebook. Il n’a pas pensé à mettre son blog hors-ligne. "C’est vrai que l’on ne se dit pas que ça reste à l’infini. Et Skyblog ne m’a jamais relancé pour les supprimer ou les garder bizarrement", note-t-il. À 31 ans, le jeune homme s’étonne que certains adultes soient très prudents avec l’utilisation de Facebook et ne s'inquiètent pas de leurs archives plus anciennes accessibles à tous. "Malgré tout, on oublie que les premières photos publiées par nous même il y a 12 ou 15 ans sont toujours là quelque part. Certaines ne sont pas très flatteuses, mais elles restent à la disposition de tout le monde."

Pierre Bellanger affirme pourtant que son entreprise ne garde que les blogs actifs. "C’est-à-dire ceux qui sont consultés ou mis à jour. Si ce n’est plus le cas, ils sont effacés après trois mois et plusieurs relances de leur propriétaire." Le PDG de Skyrock tient à marquer sa différence par rapport aux réseaux sociaux plus récents qui monnayent les données de leurs utilisateurs. "Les auteurs des blogs sont propriétaires de leurs données, ils en font ce qu’ils veulent. C’est leur liberté."

Des archives "pour l'histoire"

Par ailleurs, fin novembre 2016, le quotidien français gratuit 20 Minutes rappelait que la Bibliothèque Nationale de France et l'Institut National de l'Audiovisuel archivent les pages internet en continu. "Une partie [des blogs] a été collectée dans le cadre d’un parcours baptisé 'S’écrire en ligne'", peut-on lire sur 20minutes.fr. Le site Internet Archive et sa Wayback Machine, sorte de machine à remonter le temps de l'internet, héberge aussi de très nombreuses captures d'écran de la page d'accueil de Skyblog.

Ce n'est pas pour le plaisir ou par sadisme, c'est pour la postérité. "Il ne faudrait pas que les historiens qui étudieront la société des années 2000 ou 2010 aient un trou noir sur la période, ce serait insensé. Si un historien qui travaille sur l’adolescence en 2005 n’a pas connaissance des Skyblogs, il va passer à côté d’un phénomène de société très important", explique Emmanuelle Bermès, adjointe chargée des questions scientifiques et techniques à la BNF.

Photos et commentaires, l'art d'être populaire

Sur Skyblog, tout était – déjà – affaire de popularité. Comme sur Facebook aujourd’hui, il fallait se montrer sous son meilleur jour. Marie partageait un blog avec deux amies. De 2003 à 2007, elles y ont posté des photos de soirées. "On voulait la même fonction que Facebook a actuellement, c’est-à-dire publier les photos où on n’était pas trop moches", sourit-elle.

Mais Marie, qui juge ce Skyblog "pathétique", a un problème : "Plus personne ne se souvient du mot de passe !". Avec ses comparses de l’époque, la voilà condamnée à attendre une hypothétique expiration de la page. " Ça fait sourire de revoir ça. Une de nous trois espère que le lien expire parce qu’elle a honte, mais personnellement je trouve ça mignon et je me dis 'Heureusement qu’on n’a pas écrit beaucoup de trucs dessus, ça aurait été vraiment la honte que ce soit encore en ligne aujourd’hui.'"

Jessica a été plus prudente. Entre 2003 et 2007, elle a tenu un blog "avec des textes sur [ses] potes" devenu inaccessible. "Je l’ai mis en invisible. Depuis que je l’ai arrêté, je suis retournée dessus deux fois par nostalgie. Je n’ai pas du tout envie qu’on retombe dessus et qu’on me ressorte des photos. Avec le recul, je me dis que c’était quand même tout dans le paraître."

Tu étais cool parce que tu avais plus de commentaires que tes amis

Il y a quinze ans, il n’était pas encore question de "likes" de "favs", de "retweets" ou de "stories" sur Snapchat. La popularité d’un blog tenait en partie au nombre de visites et de commentaires récoltés. "C’était fréquent d’aller sur d’autres blogs qui ‘rendaient’ les commentaires en mettant juste un chiffre en guise de commentaire et l’autre faisait de même sur ton blog, poursuit Jessica. Du coup tu avais 2000 commentaires avec que des chiffres, rarement des trucs sensés, mais ça prouvait que tu étais cool parce que tu avais plus de commentaires que tes amis." Objectif ultime pour les blogueurs les plus assidus : figurer dans la catégorie des "Blogs Star" sur la page d’accueil du site, ce qui faisait monter en flèche la fréquentation du profil de l’utilisateur.

A l’aube des années 2010, Mark Zuckerberg ouvre Facebook au grand public. Tout ce que les adolescents faisaient sur les blogs et sur MSN, du chat au partage de photos, peut désormais se faire en un seul endroit. Et puis un signe ne trompe pas : les adultes et les institutions ont fini par envahir Skyblog. En 2008, le blog "Ma constitut’ a 50 ans" se donne la délicate mission de rendre "cool" l’anniversaire de la Constitution de la République française. Avec, en guise d’accueil, une vidéo de Roger Karoutchi, un secrétaire d’État aux 57 ans bien sonnés.

Il n’empêche, la plate-forme est toujours bien active, même si elle compte moins de pages qu’il y a dix ans. Selon Pierre Bellanger, Skyblog héberge à ce jour un peu plus de 25 millions de blogs. Au total, cela représente 200 téraoctets de textes et de photos accessibles à tout un chacun… à condition de savoir où chercher.

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