L'application Yuka, une bonne ou mauvaise influence sur les consommateurs et entreprises ?

Yuka est une application française disponible depuis 2019 en Belgique. Elle permet sur un simple scan du code-barres d’un produit, de connaître sa composition. Sur son site, Yuka avance : "Savez-vous vraiment ce que vous achetez ? Nous oui ! En un clin d’œil, Yuka scanne et déchiffre pour vous les étiquettes : vous visualisez les produits qui sont bons et ceux qu’il vaut mieux éviter".

Ce sont au total 5 millions de produits scannés chaque jour. 55 scans par seconde en moyenne, qui influencent la consommation des utilisateurs et la production des entreprises.

Déchiffrer les hiéroglyphes sur les étiquettes

Connaître les composants d’un produit n’aide pas toujours. Entre les noms latins et les ingrédients E-… , difficile de comprendre ce qui se trouve finalement dans ce gâteau qu’on vient de scanner. Ainsi, en plus de détailler les ingrédients, Yuka évalue ainsi les produits via un code couleur, un adjectif et une note :

  • Vert : excellent (entre 100 et 75) ou bon (entre 74 et 50)
  • Orange : médiocre (entre 49 et 25)
  • Rouge : mauvais (entre 24 et 0)
  • Gris : article inconnu ou non noté

Pour les produits dans l’orange et le rouge, Yuka recommande de "meilleures alternatives" dans la gamme du produit scanné, mieux notées, facilement trouvables en magasin et contenant, pour les cosmétiques, des ingrédients moins "controversés" selon l’entreprise.

Selon une enquête réalisée par l’entreprise elle-même et publiée en 2019, "Yuka contribue non seulement à orienter les utilisateurs vers de meilleurs produits, mais contribue de manière plus globale à replacer l’alimentation au cours des préoccupations : 92% des utilisateurs reposent les produits lorsqu’ils sont notés rouges dans l’application, 83% des utilisateurs achètent moins mais de meilleure qualité, 84% des utilisateurs achètent davantage de produits bruts et 78% davantage de produits biologiques".

Comment sont notés les produits ?

La notation des produits alimentaires se base sur 3 critères : la qualité nutritionnelle du produit, à savoir les fibres, protéines, fruits et légumes, graisses, sucres ou sels (60%), la présence ou non d’additifs (30%), et la dimension bio (10%).

L’application analyse également les produits cosmétiques et d’hygiène. Les ingrédients se voient ici attribuer un niveau de risque en fonction de leurs effets avérés ou suspectés, notamment comme perturbateur endocrinien, cancérogène, allergène,… Et ce sur la base des mêmes avis scientifiques que les produits alimentaires (l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES), du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et d’autres études indépendantes).

Yuka affirme sur son site cette notation "totalement neutre et indépendante". L’entreprise n’exploite ni revend aucunes données sur les frigos et armoires de ses utilisateurs. L’algorithme de notation et de recommandation ne peut pas être influencé par les marques, comme Yuka en donne l’exemple : "Deux produits de marque différente aux compositions identiques ont toujours la même note dans Yuka. Par ailleurs, pour les recommandations, Yuka propose jusqu’à 10 alternatives et permet de filtrer par distributeur".

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Alternatives proposées par l’application Yuka © Yuka

Yuka pour comparer, mais pas "acheter les yeux fermés"

Donner une note à un produit est très compliqué, selon la diététicienne et nutritionniste Chloé De Smet. Les familles de produits occupent des rôles différents dans l’alimentation, et la quantité ainsi que la fréquence de consommation doivent aussi être prises en compte. La diététicienne propose en exemple un aliment de base de notre quotidien : "L’huile d’olive est grasse. Son Nutri-score est élevé, ce qui va peut-être être compensé sur l’application Yuka par son côté bio ou sans additif. Il n’empêche que son score ne sera pas très bon".

Chloé De Smet met en garde contre les limites de Yuka, comme celles du Nutri-score : "Des personnes peuvent penser de manière très saine en ne consommant que des produits aux scores élevés, mais la répartition dans leur assiette ou dans leur journée alimentaire ne correspond pas aux recommandations d’équilibre alimentaire ou de répartition entre les différentes familles de produits".

L’application garde une utilité certaine pour la diététicienne : "Regarder les scores n’est pas suffisant. Il faut aller au-delà, et regarder la liste des ingrédients. Je conseille toujours d’avoir une liste d’ingrédients la plus courte possible, pour un produit moins transformé et moins d’additifs. Ces scores peuvent être une indication, mais ils ne peuvent pas faire acheter un produit les yeux fermés. Et Yuka peut aussi servir à comparer les produits entre eux".

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Application Yuka © AFP or licensors (BelgaImage)

L’association de consommateur belge Test Achats estime quant à elle utopique la cotation d’un aliment à l’heure actuelle : "En nutrition, il n’y a pas de bons ni de mauvais aliment en soi. La question est davantage complexe et la réponse, nuancée".

Même si l’application Yuka est pratique, avec des résultats très simples, elle reste "à consommer avec modération" pour Test Achats. Le Nutri-Score introduit sur les emballages en Belgique reste pour eux un bon outil pour de meilleurs choix alimentaires, sans stigmatisation des aliments et incluant cette notion de fréquence : "Les produits classés A sont à favoriser au quotidien contrairement aux produits classés E qui sont à réserver pour certaines occasions".

Une base de données collaborative

Plus de 1,5 millions de produits référencés, c’est la base de données dont dispose Yuka. Cette base propre à l’application est alimentée de manière collaborative et indépendante. Environ 2000 produits sont ajoutés chaque jour par les utilisateurs de Yuka. Cet ajout se fait en quelques clics, et ne demande qu’une prise de photos du projet et l’ajout des compositions. 

Test Achats met en avant le danger de cet encodage collaboratif : "Tout oubli/erreur d’ingrédients, ou une mauvaise évaluation de pourcentages (de fruits/légumes/noix) fausse le calcul du Nutri-score et discrédite l’appli dans son ensemble". Yuka invoque des contrôlés par une de ses équipes pour s’assurer de l’exactitude des informations.

Les marques contribuent aussi elles-mêmes à l’application en transmettant leurs données produits. "Ces informations correspondent à celles obligatoirement inscrites sur les étiquettes des produits : il n’y a donc aucun conflit d’intérêts", selon Yuka.

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Supermarché © AFP or licensors (BelgaImage)

Intermarché est la première entreprise à avoir rejoint le programme Transparence Conso de la plateforme Alkemics en 2020. Carrefour Belgique l’a rejoint en juillet 2021, en tant que première sur notre territoire belge. La plateforme Alkemics est "la plateforme de gestion de l’expérience fournisseur utilisée par les plus grands distributeurs européens pour découvrir, référencer, ou commercialiser les produits de plus de 20.000 marques", et garantit "une transmission des données fiable, automatisée et constamment à jour" suivant le communiqué de Carrefour Belgique, permettant l’accès à plus de 1000 références alimentaires Carrefour sur Yuka.

Des changements de compositions, un coup marketing ?

L’enquête de Yuka avait démonté son influence sur des marques à proposer de meilleurs produits comme "Nestlé France, Monoprix, Garancia, Unilever, Caudalie, Leclerc, Fleury Michon ou encore Intermarché" à proposer de meilleurs produits.

900 produits de la marque Intermarché ont ainsi vu leur recette reformulée, "permettant d’optimiser significativement la qualité nutritionnelle et la composition des produits concernés – et de répondre ainsi aux attentes des consommateurs. Ces optimisations sont pour partie déjà visibles des consommateurs, comme par exemple les améliorations significatives des notes des produits reformulés sur l’application Yuka", annonçait la marque en janvier 2021. Ce sont 140 additifs "toujours autorisés mais controversés" qui "devraient avoir totalement disparu des MDD Intermarché en juin 2021".

Ce travail sur les compositions réalisé par les industriels peut être assez positif selon Chloé De Smet : "Les consommateurs disposent d’un pouvoir par les achats qu’ils font. Les entreprises diminuent ces quantités de sucre, de sel ou d’additifs pour avoir de meilleurs scores. Les techniques de conservation se sont aujourd’hui améliorées, et nécessitent peut-être moins d’additifs ce qui permet aussi de revenir à plus de naturalité".

La diététicienne nuance ce côté positif : "Le profil nutritionnel d’un produit ne change pas totalement, mais peut déjà s’améliorer. Tout dépend de la nature du produit. Diminuer la teneur en sucre du soda, c’est bien, mais il reste un soda. Même en le reformulant, il ne deviendra pas un produit bon pour la santé". Les industriels peuvent ainsi jouer sur la composition des produits, explique Chloé De Smet : "Parfois, ce ne sont que des grands coups marketing pour de petites modifications".

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Test d’additifs © AFP or licensors

Pour coter les additifs, l’application Yuka applique le principe de précaution. Ce principe pose problème à Test Achats, qui souligne la différence entre risque et danger : "Le danger est une source potentielle de préjudice. Le risque, lui, prend en compte l’exposition : c’est la probabilité que ce danger survienne (ou non). Nous avons relevé pas mal d’incohérences".

La diététicienne estime qu’au niveau des additifs, "on marche un peu sur des œufs. Il y a des autorisations de mise sur le marché et des doses journalières d’additifs établies pour les produits". Les études sur ces additifs n’ont porté que sur les altérations de la santé et les risques de cancer : "Aujourd’hui, il n’existe pas de réponse franche à donner sur la présence ou la nocivité des additifs autorisés et censés ne pas avoir des effets délétères sur la santé. Certains sont pointés du doigt, l’effet cocktail et l’impact sur le microbiome intestinal. Diminuer la quantité d’additifs d’une gamme peut être intéressant pour limiter ces potentielles conséquences".

Bio vs. non bio

Chloé De Smet rappelle qu’il faut encore une fois différencier si ces produits de consommation courante ou des produits censés être plus exceptionnellement consommés comme des bonbons, biscuits…

Test Achats partage cet avis : "Tout est relatif : un produit déclaré médiocre par 100 g ne pose pas de problème si l’on n’en consomme que 5 g. Autre exemple : ce n’est pas parce que des céréales petit-déjeuner sont bios qu’on peut en consommer tous les matins", et pointe un autre problème de l’algorithme pour les consommateurs par deux exemples : les olives bios, mieux notées alors que plus salées que les non-bios, mais aussi le miel non-bio de qualité de médiocre face à son équivalent en qualité nutritive, cette fois bio, qualifié de bon.

Impliquer le critère bio dans la notation ne garantit pas d’avantage nutritionnel ni l’équilibre pour la santé, explique Chloé De Smet. Le label est toutefois strict, et pourrait éviter que des résidus de pesticides se retrouvent dans les produits mais "ça s’arrête la" selon la diététicienne et nutritionniste.

A noter qu’en France, une bataille judiciaire fait rage entre Yuka et la Fédération française des industriels charcutiers traiteurs (FICT). L’application avait été condamnée en mai par le tribunal de Paris fin mai en première instance, pour "actes de dénigrement" et "pratique commerciale déloyale et trompeuse" au sujet de charcuteries contenant des nitrites. D’autres procès contre Yuka et sont en cours en France, autour des nitrites et des informations qu’apporte l’application.

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