SudPresse: le journaliste qui voulait débattre de la Une n'est pas licencié

"Justice est faite": Sudpresse licencie un journaliste qui a discuté la une
2 images
"Justice est faite": Sudpresse licencie un journaliste qui a discuté la une - © Tous droits réservés

La liberté d'expression a beaucoup été brandie ces derniers jours. Mais un journaliste du groupe Sudpresse a failli en payer le prix fort. Il a failli être licencié pour avoir voulu débattre de la Une du journal. Celle qui a été publiée au lendemain de la traque des terroristes.

La Une de Sudpresse du jeudi 8 janvier a fait réagir beaucoup de lecteurs de la presse quotidienne. On y voyait la photo des trois jihadistes, barrés du message "abattu" et un titre choc: "Justice est faite".

L'un des chefs d'édition de Sudpresse s'est interrogé sur cette Une. Il est en effet très discutable de considérer la mort de terroristes, sans qu'ils aient pu être jugés, comme relevant de la "Justice". Le journaliste concerné, Xavier Lambert, a suggéré à ses collègues d'en débatte lors d'une future réunion.

Pour le rédacteur en chef, c'en était trop : le licenciement du journaliste lui est, dans un premier temps, signifié.

"Ce n'est pas simplement une mise à pied. C'est un licenciement qui lui a été annoncé, et même un licenciement pour motif grave pour le simple fait d'avoir osé poser la question, émettre des doutes, à propos de l'opportunité d'une une du journal Sudpresse, s'indignait alors Martine Simonis, secrétaire générale de l'Association des Journalistes Professionnels (AJP). Que l'on puisse licencier un journaliste pour avoir osé poser une question sur la une, pour nous, cela dépasse toutes les bornes."

"En fait nous n'étions pas contents de lui depuis de très, très, très longs mois"

Nous avons joint le rédacteur en chef de Sudpresse, Michel Marteau. Pour lui le contentieux est plus ancien.

"Cela fait très longtemps que Monsieur Lambert connaissait des problèmes avec la direction du groupe Sudpresse et avec la direction de la rédaction, s'est-il expliqué. Ce n'est certainement pas une question de liberté d'expression. C'est simplement, comme dans toute entreprise, un problème entre un salarié et une direction qui ne peuvent plus s'entendre". "On parle d'interventions fréquentes sur les réseaux sociaux pour critiquer son employeur. Cela dépassait ce qui est acceptable. Nous avions de gros problèmes d'efficacité de M. Lambert au niveau de la gestion de son bureau. En fait nous n'étions pas contents de lui depuis de très, très, très longs mois", a également avancé Michel Marteau dans notre JT de 13h00.  

Interrogé par notre rédaction radio, le journaliste concerné disait trouver cette décision de licenciement "profondément injuste" en ce que son mail "ne visait pas à attaquer qui que ce soit mais simplement à exprimer une opinion". "D'ailleurs, je ne l'ai pas adressé à la rédaction dans son ensemble mais juste aux cadres, l'idée n'étant pas de susciter un soulèvement général", nous a confié le journaliste. En outre, le journaliste précise qu'en 2012, il a été promu rédacteur en chef adjoint. "Ce n'est pas quelque chose que l'on offre à quelqu'un qui traînerait des casseroles", avance-t-il.

Une réunion et on oublie tout

Finalement une réunion a eu lieu entre le journaliste et sa direction. Entre la décision de licenciement et cette réunion, un véritable tollé sur les réseaux sociaux avait eu lieu, de nombreuses personnes désapprouvant la décision de la hiérarchie de SudPresse de le licencier. En outre, différents membres de la rédaction de l'édition dont est responsable Xavier Lambert (l'édition Sambre-La Louvière) étaient venus plaider sa cause auprès de la direction.

Pierre Leerschool, le directeur général du groupe SudPresse, a, durant une interruption de cette réunion, fait savoir, à notre micro, qu'après avoir rencontré le journaliste concerné, ce dernier avait reconnu une "maladresse" mais qu'il restait "attaché au projet de SudPresse".  

Suite à cette réunion, la direction de SudPresse est dès lors revenue sur sa décision. Xavier Lambert restera donc finalement à son poste. Malgré tous les manquements professionnels qui lui sont reprochés, il aura donc suffi d'une réunion pour que la direction fasse marche arrière.   

"Le débat n'est pas de mise à SudPresse. Il y a une stratégie de gestion par la pression, par le harcèlement, par le diktat"

Une décision a priori surprenante si celle-ci n'est pas motivée uniquement par la demande de débat de l'intéressé. Mais pour laquelle Jean-François Dumont, secrétaire-général adjoint de l'AJP, a une explication.

"Ce qui s'est passé est absolument ahurissant. Alors que depuis six jours, le monde n'a sur les lèvres que la liberté d'expression, voilà un journaliste qui, en interne, montre sa désapprobation sur une 'Une' et est pour cela mis à pied et menacé de licenciement", s'est-il indigné sur le plateau de notre JT de mi-journée. "Mais nous savons, à l'AJP, que le débat n'est pas de mise à SudPresse et qu'il y a une stratégie de gestion par la pression, par le harcèlement, par le diktat. Ce système-là doit absolument finir. J'espère vraiment que cet incident va permettre de changer de mode de gestion au sein de SudPresse", a déclaré cet ancien journaliste. 

Le statut Facebook publié par Xavier Lambert, peu après la décision de le maintenir, semble d'ailleurs attesté que la seule raison du contentieux était bien cette demande de débat.

"J’ai pu constater que la mini-crise de ces derniers jours n’était finalement pas due à une restriction de la liberté d’expression, mais bien à un couac de communication. Après avoir confirmé notre volonté de l’améliorer, nous avons convenu de poursuivre notre collaboration au sein de Sudpresse", a-t-il écrit sur le réseau social. "Nous avons mis les choses à plat lors d’une discussion franche et sincère et admis d’un côté que le mail envoyé par rapport à cette fameuse une ne comportait aucune volonté de déstabilisation, d’un autre côté que la façon d’exprimer mon désaccord avait été assez maladroite".

Aucune mention d'un quelconque autre contentieux n'a donc été faite, que ce soit par la direction ou par le journaliste après la fameuse réunion. Si ces contentieux qui existaient "depuis de très, très, très longs mois", comme l'a affirmé la direction de SudPresse lorsque le licenciement de son journaliste était à l'ordre du jour, ils ont apparemment dû également être aplanis lors de ladite réunion.  

RTBF

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK