Journalistes arrêtés: "Il y a des restrictions à la liberté d'informer, mais elles doivent être proportionnées"

Deux journalistes et trois techniciens de la RTBF ont été arrêtés administrativement puis relâchés, alors qu'ils couvraient une action du mouvement #Notinmyname, dont les membres ont occupé un chantier de construction d'un centre familial au centre 127 bis à Steenokerzeel. Ils ont été interpellés en même temps que les militants.

Sophie Lejoly, secrétaire générale adjointe de l'AJP, l'association des journalistes professionnels de Belgique a immédiatement et ouvertement réagi ce mercredi. Ce jeudi matin, elle expliquait pourquoi dans Matin Première: "Parce que c'est une atteinte disproportionnée à la liberté d'expression, à la liberté d'informer et droit à l'information. Arrêter administrativement des journalistes n'est pas une mesure anodine. Les journalistes, c'est quoi ? Ce sont les yeux et les oreilles du public, là où le public ne peut pas être, soit parce que n'a pas l'accès soit parce qu'il n'a pas le temps d'y être. Et donc quand on retire les journalistes de ces terrains, quand on les empêche d'être sur le terrain et bien ça veut dire que le public, le droit à l'information du public, est attaqué d'une certaine manière. C'est un droit fondamental dans une démocratie, de pouvoir informer librement et si on n'a plus les journalistes pour le faire, c'est assez grave..."

Digne de pays moins démocratiques

On a plutôt l'habitude de voir ce genre de scènes dans des pays un peu moins démocratiques, plus à l'est de l'Europe, reconnaît  Mehmet Koksal, chargé de projet à la fédération européenne des journalistes, "mais ce n'est pas une raison pour banaliser même là-bas. Plus le degré de violations augmente à l'encontre des professionnels des médias, journalistes, techniciens, photographes, plus on s'habitue et le public s'habitue, en tout cas les autorités s'habituent à des violations un peu moins graves comme des violations plus graves qui vont jusqu'à tuer un journaliste d'investigation, violenter ses sources, les interroger, etc. Mais ce genre d'événément est inacceptable dans un état démocratique comme la Belgique et la réaction forte de la société civile des journalistes, mais aussi du public indique que la Belgique reste un état démocratique, mais qu'il est intolérable de voir de tels agissements qui entravent la liberté du public à avoir accès à l'information".

Le bourgmestre de Steenokerzeel explique pour sa part avoir eu un contact avec les services de police qui sont allés sur place. Selon lui, ils ont "demandé plusieurs fois aux journalistes de quitter les lieux volontairement et d'arrêter de filmer pendant que des policiers étaient occupés à gérer l'opération. Ils ont refusé de quitter le site et n'ont pas montré leur carte de presse. C'est alors que les policiers ont décidé d'interpeller tout le monde".
 

Une justification qui ne paraît "pas du tout raisonnable" à Mekemt Koksal: "Les journalistes ne sont pas tenus d'obéir aux injonctions des forces de l'ordre s’ils ne troublent pas l'ordre public. Et il est évident qu'il s'agit de journalistes avec micro en main, caméras en main, appareils photographiques, il n’y a pas de doute sur leur identité, cet argument ne tient absolument pas la route".
 

Les journalistes disent, eux, qu'on ne leur a même pas demandé leur carte de presse et qu'on les a embarqués tout de suite. On ne leur a même pas demandé de quitter les lieux. "C'est ça qui est disproportionné, pour Sophie Lejoly. En fait, la liberté d'expression et la liberté d'informer ne sont pas absolues. C'est-à-dire qu’on peut y mettre des restrictions, mais il faut qu'elles soit proportionnées et nécessaires dans une société démocratique. Ici, clairement, les embarquer et les empêcher de faire leur travail sans même leur avoir demandé de quitter les lieux, ce qui est la version des journalistes, c'est franchement grave!"

Pas au-dessus des lois

Sur les forums de presse, un commentaire revient régulièrement: "Est-ce que les journalistes sont au-dessus des lois?"

"Justement non, pour Mehmet Koksal, puisque les journalistes respectent la loi, ils n'ont fait que rapporter ce qu'il se passait. Si vous enlevez les journalistes, pour l'affaire Mawda, par exemple, cette petite fille tuée par une balle de la police: ce n'était pas la version de la police, ni la version des autorités et il faut ce quatrième pouvoir qui demande des comptes pour qu'on corrige les faits. Donc c'est très important d'avoir des observateurs neutres ni pro-manifestants, ni pro-police pour être témoins des faits, pour aussi montrer que la police n'utilise pas la violence disproportionnée à l'égard des manifestants".

Et dans ce cadre,  le fait d'être proche du lieu où ça se passe plutôt que d'être loin derrière des grilles, ça permet aussi de mieux  voir et entendre, insiste Sophie Lejoly: "Parce qu’on peut très bien insulter quelqu'un en souriant, de loin, on ne le verra pas, on ne comprendra pas exactement ce qui se passe et le journaliste a un devoir aussi de vérité, il a le devoir de rapporter les faits tels qu'ils sont. Le fait d'être au plus près de l'action leur permet de mieux rapporter les faits".
 

Réaction chèvre-choutiste du Premier ministre

Le Premier ministre a de son côté assuré que la clarté serait faite, que la Belgique était un état de droit. "La liberté de la presse est garantie, le travail de maintien de l'ordre par la police doit être respecté" 

Un tweet un peu chèvre-choutiste pour Sophie Lejoly: "Ca ménage un peu toutes les versions. Il y a effectivement une présomption d'innocence, il vaut mieux attendre d'avoir toutes les versions, mais nous, on va quand même continuer à demander et à interpeller le Premier ministre et le ministre de l'Intérieur pour leur demander des explications, pour leur rappeler aussi qu’une arrestation administrative, ce n'est jamais anodin et que vraiment il faut toute la clartéet aller un peu plus loin que cette première réaction".
 

La fédération européenne des journalistes, elle, va continuer les pressions au niveau du conseil de l'Europe, sur l'ambassadeur de Belgique à Strasbourg, mais aussi à tous les autres 46 états membres du Conseil de l'Europe pour que la Belgique rende des comptes par rapport à cette violation grave de nos collègues dans l'exercice de leurs fonctions.

Le directeur de l'information de la RTBF Jean-Pierre Jacqmin évoque lui une entrave à la liberté d'information. 

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