"Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste" : ce que dit le documentaire de Marie Portolano sur les médias sportifs

Marie Portolano, journaliste sportive qui vient de quitter Canal + pour M6, est à l’origine d’un documentaire diffusé sur Canal + dimanche dernier où elle dénonce le poids des violences sexistes dans le milieu sportif qu’elle et ses collègues subissent au sein et à l’extérieur des rédactions.

Insultes, remarques déplacées et misogynes sur le physique ou la compétence, menaces de viol, agressions sexuelles, c’est avec beaucoup de courage qu’une vingtaine de journalistes femmes du milieu sportif français ont dénoncé ces attaques venant de leurs collègues masculins en rédaction mais aussi du public, notamment via les réseaux sociaux.

Je suis Marie Portolano, je suis journaliste de sport et aujourd’hui, je vais vous raconter une face cachée de mon métier

C’est par ces mots que la journaliste annonce la couleur du documentaire. Et on a rarement, si pas jamais, vu autant de femmes journaliste sportives s’exprimer face à la caméra pour témoigner de leur colère. Plusieurs générations de femmes journalistes sont représentées : Estelle Denis, Nathalie Iannetta, Isabelle Ithurburu, Clémentine Sarlat, Amaia Cazenave…Ces femmes ont travaillé pour plusieurs médias durant leur carrière : Canal Plus, Radio France, L’Equipe, BeIn Sport, TF1, France Télévision,…Toutes ont subi des attaques du sexisme ordinaire jusqu’au harcèlement moral ou sexuel dans l’exercice de leur fonction.


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Force est de constater qu’être une femme dans le sport, milieu longtemps perçu comme masculin, c’est encore aujourd’hui subir et affronter ces horreurs. Charlotte Namura a présenté TeleFoot sur TF1, elle est une victime des attaques sur les réseaux sociaux :

Personne dans l’équipe, à part moi, ne recevait de tels messages. J’étais la seule dont on parlait du physique, à qui on disait qu’on avait envie de me baiser. Des menaces de viol. Elle est moche, et t’as vu son cul, et t’as vu la gueule qu’elle a… Le dimanche après-midi, j’étais claquée, morte. Je rentrais, je pleurais

Ces remarques proviennent d’un public persuadé que le sport est un truc de mecs. Mais ce genre de critiques se retrouvent aussi et surtout au sein des rédactions. Peut-être dû à une peur des hommes de voir une femme prendre leur poste ? "J’ai envie de baiser", criait fort plusieurs fois un collègue de la journaliste Amaia Cazenave lorsqu’ils étaient seuls dans l’openspace à Radio France. "Pourquoi les hommes se sentent le droit de dire ces choses, ont cette impunité ?", s’interroge cette dernière. Certains ne se cachent même pas, comme Denis Balbir de M6 qui a déclaré au Figaro :"Une femme qui commente le foot masculin, je suis contre. Dans une action de folie, elle va monter dans les aigus". Pour rappel, il a été suspendu en 2018 pour propos homophobes.

Durant les 80 minutes du documentaire, des images d’archives sont diffusées comme cette fois où en 1980, sur le plateau de Stade 2, les journalistes masculins ricanent au lancement d’un sujet sur l’équipe de France féminine de football qui, cette fois-là, a perdu face aux Norvégiennes. "Oui, mais elles sont belles", réagit ainsi Robert Chapatte.

Il est dur d’expliquer pourquoi tu es une victime, de devoir convaincre


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La haine n’est pas présente dans le documentaire mais la colère et l’émotion se font ressentir. Des rumeurs de Margot Dumont de BeIN Sports lors de son recrutement aux déclarations de harcèlement par un confrère qu’a subi Cécile Grès lors de ses débuts à France Télévisions, les témoignages s’enchaînent. Cette dernière confie comme il est dur "d’expliquer pourquoi tu es une victime, de devoir convaincre", alors qu’elle avait passé des mois à témoigner pour une enquête interne qui s’est clôturé par le licenciement de son collègue.

Ce n’est pas le premier licenciement à France Télévisions dans le cadre d’accusations de sexisme. Clémentine Sarlat, ancienne journaliste de Stade 2, a dénoncé les faits de harcèlement et de sexisme au sein de l’entreprise publique. Une enquête interne menée par la présidente, Delphine Ernotte, a finalement entraîné le licenciement de trois journalistes du service des sports.

Une tribune dans le journal Le Monde

"En 2021, le traitement du sport par les hommes pour des hommes au sujet d’hommes n’est plus supportable.” C’est par cette phrase que se conclue cette tribune publiée ce dimanche 21 mars, sur le site du journal Le Monde. 150 journalistes et étudiantes en journalisme ont signé une tribune pour que les femmes "soient mieux représentées dans les médias sportifs".

Cette tribune, initiée par le collectif Femmes journalistes de sport, cofondé par six fondatrices dont Chrystelle Bonnet (L’Équipe Mag) et Laurie Delhostal (Canal +), a pour but d’en finir avec "l’infériorisation des femmes dans les rédactions sportives".

"À la télévision et à la radio – le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) vient de le révéler –, le temps de parole des femmes dans le domaine du sport représente 13% : sur une journée consacrée au sport, on écoute donc des hommes en parler pendant vingt et une heures", peut-on lire dans la tribune.

C’est parallèlement au documentaire de Canal+ qui retrace quarante années de lutte pour la parité dans le milieu sportif que cette tribune est publiée.

"Si la profession est à quasi-parité, dans le sport, nous sommes autour de 10% des 3000 journalistes. Et plus on monte dans la hiérarchie, plus on a de chances de trouver le dahu plutôt qu’une femme", argumentent-elles.

Pierre Ménès censuré par Canal+, pour le protéger ?

Ce week-end, une polémique a éclaté sur les réseaux sociaux. Selon le site LesJours.fr, la direction du service sport de la chaîne aurait demandé de couper des scènes au montage. Des informations confirmées par Le Parisien. D’après l’enquête, Pierre Ménès, chroniqueur du Canal Football Club ("CFC"), faisait partie des personnes nommées à plusieurs reprises et décrit comme un agresseur sexuel notamment vis-à-vis de Marie Portolano, pour qui l’idée du documentaire viendrait directement du sexisme de Pierre Ménès dont elle a été victime quelques années auparavant.

L’article signé par Les Jours explique concrètement ce qu’il s’est passé lors d’une émission datant de 2016 : "À la fin de l’émission, hors antenne mais face au public présent dans le studio, Pierre Ménès soulève la jupe de Marie Portolano et lui attrape les fesses".

Face aux images, le journaliste dit avoir oublié l’agression et tente par après de savoir pourquoi la journaliste s’était "sentie humiliée". Cette discussion entre les deux protagonistes n’apparaît finalement pas dans le documentaire, malgré l’accord de Pierre Ménès. Le service des sports de Canal+ justifie ce choix de montage par la volonté de donner uniquement la parole aux femmes et seulement à elles.

Il s’agirait plutôt d’une censure et d’un désir de protéger Pierre Ménès

Selon plusieurs sources interne, rapporte Le Parisien, "il s’agirait plutôt d’une censure et d’un désir de protéger Pierre Ménès". D’autres intervenants masculins du journalisme sportif ont été interviewés dans le cadre du documentaire, notamment le présentateur historique de Canal Football Club, Hervé Mathoux. Tous ces entretiens ont été coupés au montage "pour donner l’impression d’un vrai choix éditorial".

Pierre Ménès n’en est pas à son coup d’essai. Isabelle Moreau, ancienne coprésentatrice du "CFC" a été forcée à un long baiser sur la bouche lors d’un anniversaire de l’émission. Ce qu’elle n’a pas pris comme une blague, contrairement à lui.

Dimanche soir, Marie Portolano publiait sur Twitter : "L’essentiel, c’est la parole des femmes qui a été intégralement respectée par Canal+. S’il vous plaît ne l’oubliez pas. Bises à tous et à tout le monde".

La chaîne cryptée a renvoyé au tweet de la journaliste tout en ajoutant : "On ne fera pas de commentaire". Alors que Pierre Ménès répond : "Moi, je n’ai rien à dire. Je suis aux ordres de ma direction, moi. Moi, si ma direction n’a rien à dire, je n’ai rien à dire non plus. Surtout si c’est pour m’accuser de conneries et de merde. Si votre papier, c’est pour dire de la merde et relayer des conneries, ça ne m’intéresse pas", rapporte Le Monde.

Marie Portolano n’est pas dupe et comprend que Canal souhaite s’éviter une vague #MeToo dans le monde du sport et protéger son animateur star, jupe soulevée ou pas.

Un écho au-delà du journalisme sportif

Sur France Inter, la chroniqueuse Dorothée Barba déclare que c’est tout un système qui est ici analysé : "Il est question de harcèlement sexuel, de ce satané syndrome de l’imposture qui colle aux baskets des femmes, ou encore du syndrome de la potiche (avoir l’impression d’être là pour faire joli, parce qu’il fallait bien une femme). Ces petites rengaines (si une femme a obtenu tel poste, c’est qu’elle a couché)."

Les femmes qui sont intervenues dans le documentaire mettent à la vue de tous ces mécanismes que l’on retrouve dans tous les milieux et donnent les clés pour les affronter.

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