"J'ai la mémoire qui flanche", est-ce la faute au smartphone?

Et si le smartphone n’était qu’une filiale de notre mémoire?
Et si le smartphone n’était qu’une filiale de notre mémoire? - © YAMIL LAGE - AFP

Une enquête publiée durant l’été insinue que l'intelligence de notre smartphone est proportionnelle à la faiblesse de notre mémoire. La majorité des Européens possédant un appareil mobile aurait déjà oublié les numéros de téléphone essentiels. Une évolution que Kaspersky Lab désigne par la simple expression de "Perte de mémoire numérique". Et si, tout simplement, la frontière entre intelligence biologique et artificielle devenait de plus en plus floue ?

A l’occasion d’une enquête réalisée auprès de 6000 personnes de plus de 16 ans dans six pays européens, Kaspersky Labs tire des conclusions effrayantes : 57% des propriétaires d'un smartphone ne connaissent pas par cœur les numéros de téléphone de leurs enfants, 90% ne retiennent pas celui de l’école et 51% des propriétaires d’un mobile ignorent jusqu’au numéro d’appel de leur boulot. Et c’est encore pire pour les trois pays du Benelux. Les pourcentages grimpent alors respectivement à 64%, 92% et 54%. Le meilleur est pour la fin : 34% seraient incapables de se rappeler le numéro de leur partenaire.

Du cerveau au mobile : simple transfert de responsabilité

Paradoxalement, six personnes sur dix se souviennent encore du numéro de téléphone de la maison où elles vivaient entre leur 10ème et leur 15ème anniversaire. Mais cela n’est pas anormal réponds, Steven Laureys, neurologue au centre de recherche du Cyclotron à l’ULg. "Nous avons tous tendance à mieux retenir ce qui appartient à un passé plus lointain. On voit aussi que chez les personnes démentes, c’est la mémoire immédiate qui est la plus altérée".

La perte de contrôle de la mémorisation des numéros de téléphone vient aussi de la multiplication de ceux-ci : 86% des personnes interrogées lors de l’enquête indiquent qu’elles ont tout bonnement trop de numéros, d’adresses et autres données dans leur liste de contacts.

Les résultats de Kaspersky Lab suggèrent que notre incapacité à retenir des informations importantes est la conséquence du fait que nous avons transféré la responsabilité de mémorisation à des appareils numériques (comme les smartphones). Pour le docteur Kathryn Mills, liée à l’UCL Institute of Cognitive Neuroscience de Londres. "L’une des raisons pour lesquelles les consommateurs se préoccupent moins de mémoriser l’information, est qu’ils disposent d’appareils numériques sur lesquels ils comptent pour ce faire".

L’humanité en danger ?

43% des consommateurs de 16 à 24 ans indiquent que leur smartphone contient quasiment tout ce qu’ils doivent savoir ou se souvenir. En tout, 29% de tous les répondants du Benelux avouent que leur smartphone leur sert de mémoire.

Mais la situation est peut-être moins grave qu’il n’y paraît. D’abord parce que l’étude a été commanditée par une entreprise qui commercialise des logiciels de protection informatique, notamment pour les téléphones mobiles. Ensuite, comme le remarque le neuropsychologue Francis Eustache dans un article du CNRS, parce que l’être humain à toujours utilisé des substituts à la mémoire : "Os, cailloux, tablettes d’argile ou de cire, Tout au long de son histoire, l’homme a fait appel à des supports externes pour consolider et amplifier sa mémoire interne". Le téléphone intelligent s’inscrit donc dans ce processus d’extériorisation de la mémoire humaine dont l’origine remonte à la nuit des temps. Le processus se serait simplement emballé.

Le scientifique est rejoint par Steven Laureys de l’ULg pour qui l’utilisation du Smartphone est un défi comparable à ceux qui ont accompagné l’arrivée de la télévision et de la radio : "Le téléphone, comme le GPS peuvent nous rendre plus ‘paresseux’, mais c’est ce même téléphone qui permet aujourd’hui à des personnes âgées d’utiliser des applis précieuses pour leur permettre de réaliser des exercices qui ralentissent des maladies comme la démence".

Smartphone : votre attention s’il vous plaît

Comme une étude ne vient jamais seule, Microsoft suggère sur son propre site que le niveau d’attention de l’être humain est passé sous celui du poisson rouge à la réputation pourtant peu flatteuse. L’étude explique comment évolue l’attention des utilisateurs d’écrans d’ordinateurs, de tablettes et de mobiles. La conclusion la plus spectaculaire est qu’en 2000, la durée d’attention moyenne d’un être humain était estimée à 12 secondes, 15 années plus tard, elle n’est plus que de 8 secondes, soit inférieure à celle de Maurice qui pousse décidément le bouchon un peu loin. La consommation de médias et la fréquence d’utilisation du multiécran et des médias sociaux sont les principaux facteurs expliquant les variations de la durée d’attention.

Dans cette enquête menée auprès de 2000 Canadiens, 3 niveaux d’attention ont été étudiés : " la capacité à maintenir l’attention, à percevoir des différences et à classer l’information. " (Attention, Connexion, Encodage). La conclusion de l’étude est que l’adoption des dispositifs numérique entraine, dans l’ensemble, un impact négatif sur la capacité de concentration. En revanche, ces appareils forment leurs utilisateurs à mieux traiter l’information et à la coder pour la mémoriser, par l’intermédiaire de rapides pics d’attention.

“Développer une autre forme de mémoire”

Un article paru en juillet dans le sérieux The Neuroscientist (How Has the Internet Reshaped Human Cognition?) évoque le phénomène: Il y est question de ces technologies susceptibles de "remodeler profondément la cognition humaine". Avec le risque, pour la génération "Y" née avec le numérique, de perdre certaines capacités de traitement de l’information. "Des enquêtes de neuro-imagerie ont suggéré des associations entre les impacts cognitifs liés à l'Internet et des changements structurels dans le cerveau. Mais dans le même temps, d’autres chercheurs estiment ces craintes exagérées et les preuves scientifiques inexistantes". Retour donc à la case départ.

Le scientifique liégeois, Steven Laureys, en appelle à d’autres études qui montrent que le jeune, plongé dans le numérique, développe des temps de réaction bien plus rapides. “On développe une autre sorte de mémoire. Avoir la facilité d’accès à un carnet d’adresse et à Internet oblige à réfléchir sur ce qui est important. On ne demande plus d’apprendre par cœur mais de retrouver l’information. Il est vrai que l’on retient moins des dates historiques ou le nom d’hommes politiques. On ne peut pas lutter contre cela. Les connexions qui se forment dans le cerveau des jeunes sont différentes, et la frontière entre intelligence biologique et artificielle devient de plus en plus floue".

Dans l’article du site du CNRS, Le neuropsychologue Francis Eustache, met en garde tout en demeurant serein "On peut se réjouir de voir la machine libérer notre cortex de certains exercices de gavage. Mais on peut aussi imaginer que, dans un système où notre cerveau déléguerait une majorité d’informations à des dispositifs techniques, le juste équilibre à maintenir entre mémoire interne et mémoire externe se trouverait rompu". En d’autres mots, toute technologie doit être contrôlée, sous peine de déforcer notre mémoire biologique. : "Nos réseaux cérébraux sont indispensables à notre équilibre psychique".

Plus optimiste, Steven Laureys (ULg) invite au pragmatisme: "le smartphone fait partie de notre vie. Les jeunes ont des méthodes cognitives meilleures que les nôtres".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK