"Va faire à bouffer connasse" : l'enfer des joueuses et streameuses de jeu vidéo

Jin-Hee Sohn, capitaine de l'équipe féminine d'e-sport QWERT.
Jin-Hee Sohn, capitaine de l'équipe féminine d'e-sport QWERT. - © ED JONES - AFP (2016)

2017. Suite à l’affaire Weinstein, le mouvement #metoo prend une ampleur inédite dans le monde du cinéma, les témoignages de harcèlement et violences sexuelles, parfois de viol, pleuvent sur la toile.

Ces révélations, surtout limitées à l’industrie cinématographique américaine, sont en quelque sorte les quelques buissons qui cachent la forêt. Et l’industrie du jeu vidéo, tout particulièrement, est singulièrement touchée par ce que l’on peut appeler la masculinité toxique, tant les joueurs et développeurs ont été biberonnés à cet idéal masculin fort, viril, violent, en opposition avec des représentations féminines sexualisées, faibles, secondaires. Bien que depuis plusieurs années, le monde vidéoludique évolue dans ses représentations de la femme, de l’homme et de certaines minorités, les mentalités peinent à suivre ce mouvement "de surface" (dans le sens, ce qui est montré à l’écran), et travailler dans les studios de développement de jeu vidéo reste parfois très toxique pour les femmes et personnes issues de minorités.

Gamergate, Alt-Right et seconde vague

Déjà en 2019, un #metoo du jeu vidéo avait émergé, avec principalement des témoignages de développeuses dans leur environnement de travail, ou dans leur relation avec leurs collègues. Cinq ans avant, c’est un séisme qui avait ébranlé l’industrie, avec le Gamergate, où une développeuse avait été accusée d’adultère par son ex-compagnon, afin d’obtenir des reviews favorables à son nouveau jeu. S’en est suivie une déferlante de haine, de menaces envers elle, sous couvert d’une défense de l’indépendance de la presse vidéoludique. Plusieurs enquêtes ont par la suite montré que ce mouvement du Gamergate avait été récupéré par l’Alt Right aux Etats-Unis, cette nouvelle mouvance d’extrême droite. Une stratégie qui aurait inspiré celle développée pour l’élection de Donald Trump, via son ex-directeur de campagne Steve Bannon.


►►► Le #metoo du jeu vidéo est-il (enfin) en train de s’éveiller ?


Ce 19 juin, une seconde vague de révélations a déferlé, touchant des personnalités importantes de grands studios comme Insomniac Games (Spider Man, Ratchet&Clank), ou encore Ubisoft. Mais cette fois, une grande partie des témoignages concernent également la gamosphère d’une manière plus large, et vise des célébrités du monde du streaming et de l’e-sport. Un document en ligne tente, dans un but de mémoire, de collecter tous ces témoignages.

Selon le New York Times, le mouvement serait parti d’un tweet d’un streameur et joueur de Destiny, Hollow_Tide, faisant référence (sans le nommer) à un joueur professionnel célèbre dans le milieu, qui aurait usé de son statut pour "faire des choses affreuses". Suite à ce tweet, plusieurs femmes ont livré leur témoignage, parlant de harcèlement, attouchements non consentis. Des femmes qui n’osent toujours pas révéler leur véritable identité, tant la peur des représailles est forte. Le joueur en question, connu sous le pseudonyme de Lono ou SayNoToRage, a depuis publié une vidéo d’excuse sur You Tube.

Cet événement a été le déclencheur de dizaines, centaines d’autres témoignages similaires. Pour la première fois, Twitch, filiale d’Amazon, s’est exprimé sur la question en déclarant mener des enquêtes sur ces témoignages de harcèlement concernant des streamers utilisant leur plateforme.

S'invisibiliser aux yeux d'une communauté mâle et blanche

" Oh, mais t’es une fille ? ", " Va faire à bouffer connasse ", " Suce ma bite ", ce sont des phrases que les joueuses de jeu vidéo multiplayer en ligne comme Overwatch ou Call of Duty sont habituées à entendre. Pour s’en protéger, elles peuvent reporter le comportement du joueur (avec plus ou moins de succès selon le jeu), le bloquer pour éviter de rejouer avec, et surtout, muter le joueur en question pour en plus l’entendre. Mais depuis quelque temps, les streameuses ne veulent plus passer cette situation sous silence et partagent leur vécu en tant que gameuse. Déjà en mai, l’une d’entre elles avait posté une vidéo de ce qu’elle pouvait subir lors d’une partie.

Bien sûr ça ne se limite pas à des insultes en ligne : drague insistante, sur des réseaux autres que le jeu multiplayer, avec parfois des menaces ou des envois de dick picks. Comme le rapporte Le Monde, pour se protéger de cette toxicité, une partie des joueuses cache le fait qu’elle soit une femme. Plusieurs joueuses professionnelles d’e-sport ont dû subir des accusations infondées de tricherie, et des pressions parfois telles qu’elles ont quitté le milieu, vu la violence des propos.

Le jeu vidéo, de par son histoire, porte encore les chaînes d’une culture masculiniste toxique. Si depuis une dizaine d’années, l’évolution des mentalités est indéniable, ce milieu reste dangereux pour une partie des femmes qui voudraient s’y épanouir professionnellement, tant les harceleurs restent protégés par leur communauté, ou leur environnement professionnel, comme en témoignent les révélations autour d’Ubisoft, un des plus grands studios de jeu vidéo au monde.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK