"Instagram Kids" : les réseaux sociaux en opération séduction auprès de nos enfants, faut-il s'en inquiéter ?

Instagram Kids : faut-il s'inquiéter des versions enfants des réseaux sociaux ?
Instagram Kids : faut-il s'inquiéter des versions enfants des réseaux sociaux ? - © Tous droits réservés

Si vous êtes né dans les années 1990 ou après, vous avez peut-être déjà eu recours à l’astuce d’indiquer une date de naissance fictive pour entrer dans les carcans des réseaux sociaux. Facebook, Instagram ou encore Twitter sont, dans leurs conditions d’utilisation que tout le monde accepte mais que personne ne lit, théoriquement interdits aux moins de 13 ans. Mais cela pourrait bientôt changer puisque l’idée de versions dédiées aux plus petits fait son chemin. C’est en tout cas ce qu’avance Instagram. A l’instar de Youtube, le réseau social serait sur le point de lancer une version Kids, selon BuzzFeed.

Instagram, c’est ce réseau social qui met en avant l’image. Pour étoffer leurs "profils", les utilisateurs disposent d’une palette d’opportunités. La page utilisateur se présente sous la forme d’une mosaïque de photos accompagnées de légendes, ainsi que des stories, de courtes séquences animées – ou non – où il est possible d’apposer du texte.

Crainte de la concurrence ?

Fort de dix années d’existence, "Insta" – c’est son diminutif le plus courant – rassemblait en 2020 près d’un milliard d’utilisateurs actifs chaque mois sur sa plateforme pour 100 millions de nouveaux contenus postés chaque jour.

Mais au-delà de ces chiffres mirobolants Instagram tremble face à Tiktok, l’application la plus téléchargée en 2018, 2019 et 2020, ou encore Snapchat fortement plébiscitée par les plus jeunes. Son assise sur le monde des réseaux sociaux est-elle en train de s’émietter à mesure que les années passent, pour laisser la place à une nouvelle génération de plateformes ?


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Pas si sûr ! Mais les dirigeants de l’application entendent prendre le problème à la racine. Ils souhaitent viser la cible les moins de 13 ans grâce à une version destinée à la nouvelle génération. Un outil qui pourrait bien voir le jour dans les prochaines années.

Un Instagram "sous tutelle" qui déplaît déjà

Pour avoir une idée de la forme que pourrait prendre cette version étiquetée "pour enfants" du réseau social au Polaroïd, on peut jeter un œil à l’application "Messenger Kids", déclinaison de la messagerie développée par Facebook, maison mère d’Instagram, pour les plus petits. Disponible dans 70 pays mais pas en Europe, cette app permet aux enfants de discuter avec leurs amis, comme dans la version adulte, mais supervisés par leurs parents. Ce sont par exemple eux qui acceptent les contacts avec lesquels l’enfant peut entrer en interaction.

Tout comme pour Messenger (plateforme d’échange de message de Facebook, ndlr), la version "kids" d’Instagram pourrait être une version édulcorée sur laquelle les parents auraient une vision permanente pour garantir la surveillance des enfants, tout en laissant quand même "faire comme les grands" sur les réseaux.

L’objectif ? Garantir une safe place, un lieu sûr, à l’abri de la pédocriminalité et du cyberharcèlement.

Si on ne connaît pas encore la forme que prendra ce réseau social pour enfants, plusieurs organisations américaines, réunies sous la coalition nationale "Campaign for a commercial-free childhood" (Campagne pour une enfance sans publicité, en français) dénoncent cette initiative avant même sa sortie de l’œuf.

Elles craignent que cette version de l’application dédiée à la photo soit une combine favorisant la "collecte de données privées et familiales" et qu’elle soit le point de départ d’une "fidélisation d’une nouvelle génération d’utilisateurs". De quoi ouvrir le débat.

L’omniprésence des réseaux sociaux

Mais alors, faut-il craindre comme la peste les versions pour enfants des réseaux sociaux les plus plébiscités ? Non, répond d’emblée Yves Collard, formateur en éducation aux médias à l’asbl Media Animation. Selon lui, en 2021, les réseaux sociaux participent à un besoin inhérent du développement de l’enfant, celui "de se raconter et de se confronter aux autres". Ces plateformes deviennent alors le lieu d’un "entre-soi" qui permet de se construire au sein d’un groupe qui partage les mêmes expériences que nous. "Aujourd’hui, toute une série d’activités ont été transférées sur les écrans", observe-t-il. Les réseaux sociaux sont devenus un lieu à part entière de socialisation dans nos vies. Qui n’a jamais eu une conversation avec quelqu’un qu’il n’avait jamais rencontré dans la "vraie vie" par écran interposé ?

Ce spécialiste juge la tendance générale à diaboliser les réseaux sociaux comme étant contre-productive. D’autant que la crise sanitaire du coronavirus a accéléré le passage d’un tas d’activités sur les outils numériques. Une transition qui a aussi mis en évidence le phénomène de fracture numérique.


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Comme les visio-conférences ou les conversations familiales sur Whatsapp, les différents réseaux sociaux avec leurs spécificités et leurs options sont devenus des éléments inconditionnels de notre quotidien. Et alors que nous avons appris à les utiliser de manière plus ou moins inventive, difficile de croire qu’ils ne seront plus qu’un lointain souvenir une fois la crise passée.

L’enfant plus à l’écoute que l’adolescent

Mais si ces plateformes, où l’interactivité est reine, font partie de nos quotidiens d’adultes et ce, dès l’adolescence, pourquoi fermer la porte aux enfants ? Pascal Minotte, psychothérapeute et chercheur au Centre de Référence en Santé Mentale (CRéSaM), voit ces versions pour enfants comme des terrains d’apprentissages. "Si l’enfant est accompagné, ce n’est au final, pas plus mal qu’il soit sur des contenus adaptés. L’usage d’internet en autonomie est à réserver aux adolescents", plaide-t-il.

Cet expert estime que c’est avant tout l’accompagnement qui est la clé d’un usage sain de ces plateformes en ligne. "Le récepteur de l’information reçue via les réseaux sociaux n’est pas neutre et un enfant est beaucoup plus sensible à ce à quoi il sera confronté sur les écrans, explique-t-il. Lorsqu’on est adulte, nous avons une capacité de prise de recul que les enfants n’ont pas."

Il invite donc, que ce soit sur des plateformes adaptées aux enfants ou non, à ne pas laisser son ou ses enfants naviguer seuls dans les méandres d’internet. "Ce qui est intéressant avec les enfants c’est que quand ils commencent à utiliser internet, ils sont beaucoup plus attentifs à la parole de l’adulte. C’est moins le cas durant l’adolescence où une pratique plus autonome devient la norme."

En d’autres termes, les bons usages d’internet que vous inculquerez à vos enfants ont plus de chances d’être intégré sur le long terme s’il est d’abord passé par une phase de "découverte accompagnée".


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"Les écrans doivent être une activité familiale", ajoute Yves Collard. Pour lui, regarder une vidéo sur Youtube, naviguer sur Instagram ou encore s’amuser devant une vidéo TikTok sont autant d’opportunités pour l’enfant de se poser des questions mais surtout d’obtenir des clés de la part de ses parents et d’amener la réflexion dans la famille.

Le piège de la bonne conscience

En 2019, lors de l’arrivée de Youtube Kids en Belgique, le psychopédagogue de l’Université de Mons, Bruno Humbeeck prévenait : "Un média comme Youtube Kids n’est pas mauvais en soi, il peut l’être par l’utilisation qu’on peut en faire […] parce qu’en soi, un écran peut devenir un matériel pédagogique." Il invitait alors à ne pas considérer la version enfant de l’agrégateur de vidéo de Google comme un "baby-sitter".

Même son de cloche pour Yves Collard qui parle d’une menace de "démission" des parents. Car si un Instagram est lissé et sans "menaces", cela peut laisser croire que l’accompagnement devient superflu. "Si ce genre de plateforme est en réflexion, c’est selon un triple intérêt, évoque le spécialiste de l’éducation aux médias. D’une part, un besoin marketing de l’opérateur qui fidélise de potentiels clients pour sa version adulte, ensuite, un besoin de développement des enfants qui peuvent par ce biais découvrir les mêmes réseaux que les grands, et enfin, un besoin chez les parents de 'bonne conscience' lorsqu’ils laissent leur enfant naviguer sur un site qui n’est 'normalement' pas infesté par les grands."

Il ne faudrait pas laisser penser que cela dédouane complètement les parents d’un accompagnement

Et c’est cette impression de bonne conscience qui peut être dangereuse, pointe-t-il. Car oui, a priori, le réseau social établi à hauteur d’enfant peut être pourvu des balises nécessaires à une navigation "en lieu sûr". Et encore, rien n’est certain puisqu’on ne connaît pas encore les contours de cette version à venir d’Instagram. Mais ne pas garder un œil et ne pas ouvrir le dialogue sur la pratique qu’a son enfant est une occasion manquée d’utiliser ces médias dans une perspective bénéfique.

"Il ne faudrait pas laisser penser que cela dédouane complètement les parents d’un accompagnement", abonde de son côté Pascal Minotte. Il compare ces versions des réseaux sociaux au mécanisme du "contrôle parental, où on délègue au dispositif son rôle de parent". Car pour lui, si le réseau social estampillé "kids" est certes, un lieu plus sûr de navigation, rien ne pourra jamais garantir que l’enfant adopte la distance critique opportune lorsqu’il est exposé à certains types de contenus.

Guide pratique à destination des parents

Yves Collard explique qu’il existe "un vieillissement systématique des publics des réseaux sociaux lors de leur évolution". Cela rend évidente l’ambition marketing d’un tel projet pour Instagram. Et d’ajouter, "cela permet de se donner une image responsable, de montrer que la sécurité des enfants rentre en compte", pense-t-il.

Mais cela ouvre la porte à une autre crainte : des réseaux pour enfants peuvent-ils les rendre accros de plus en plus tôt à ces plateformes interactives ? L’expert en éducation aux médias tempère ce genre de questionnement.

Selon Yves Collard, le terme "addiction", tel que définit par l’OMS, est donc trop fort pour qualifier l’attrait, même excessif, aux réseaux sociaux. Il privilégie l’utilisation de la formule "usage problématique". La réelle dépendance aux écrans ne concerne, selon lui, qu’une infime partie des usagers.

Pour lui, il encourage à appliquer la théorie des trois A avec son ou ses enfants lorsqu’ils et elles sont face à un écran.

  • D’abord, l’autonomie. "Un jour ou l’autre, l’adolescent se retrouvera seul face à son écran. Le laisser naviguer librement, encadré par des règles bien expliquées est donc primordial. L’enfant a besoin de règle pour les intégrer et ensuite les dépasser", explique-t-il.
  • Ensuite, il y a l’alternance entre des moments sur les écrans et loin d’eux. Il invite à "éviter les activités monomaniaques".
  • Enfin, Yves Collard le répète, le troisième pilier d’une éducation saine aux écrans est l’accompagnement. "Il faut considérer les usages des écrans que font nos enfants, ils ne sont ni puérils, ni anodins. Il s’y passe des choses qui sont importantes pour eux. Après et pendant l’usage, il ne faut pas hésiter à poser des questions sans jugements a priori."

En bref, pointer du doigt l’initiative d’Instagram a peut-être un sens pour tout ce qui concerne l’utilisation de nos données sur internet. Mais quand on sait qu’un élève sur trois est victime de cyberharcèlement en Fédération Wallonie-Bruxelles, il faut s’interroger sur la nécessité de parfois faire un pas de côté pour juger les bénéfices que peuvent apporter ces nouveautés technologiques, terrains d’apprentissages des pratiques désormais inhérentes de l’âge adulte.

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