Gilets jaunes et médias: quand la méfiance complique nos reportages

Une scène révélatrice d'un malaise plus profond entre les médias et une partie du public?
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Une scène révélatrice d'un malaise plus profond entre les médias et une partie du public? - © RTBF

Une équipe empêchée de faire un direct en télévision face à l’agressivité de certains gilets jaunes – ou faut-il parler de casseurs ? - à Feluy… L’information a fait le tour de la toile. La RTBF a mis en ligne les images de l’incident, des images hors antenne qui permettent de se rendre compte de la tension qui régnait sur place mardi soir : "Oh ! interdit de filmer", "RTBF de merde cassez-vous d’ici", "Vous donnez une mauvaise image", "Bande de pourris", "Vous êtes dirigés par le gouvernement", etc.

Dans la nuit de mercredi à jeudi, un caméraman est également pris à partie, et attaqué à la matraque avant de se retrouver bloqué dans le périmètre de sécurité, pris dans la confusion des affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants. Il avait pourtant pris ses précautions et se tenait à distance des événements, mais il a été repéré par un petit groupe de quatre à cinq personnes qui l’ont poursuivi jusqu’à sa voiture. Une autre journaliste a finalement fait son direct à 22h30 dans un autre lieu vu les circonstances.

Le paradoxe du refus de la caméra

Adopter une attitude prudente, quitte à maintenir plus de distance, en particulier dans les moments nocturnes : ce sont des recommandations que le directeur de l’information de la RTBF, Jean-Pierre Jacqmin a transmis à toute la rédaction dès mercredi midi. Car à chaque fois, les équipes ont été visées personnellement, en tant que représentants "des médias".

Vinciane Votron, la journaliste qui a dû renoncer à son direct, explique à quel point le dialogue était difficile : "Je leur ai même proposé de faire une interview pour donner leur point de vue mais tout de suite, ils se braquent en disant qu’on va donner une mauvaise image d’eux, qu’on est payés par le gouvernement,…" C’est un cercle vicieux : refuser la caméra parce qu’on pense que les médias vont donner une mauvaise image, c’est en soi une information qui peut elle-même donner une mauvaise image du mouvement…

"C’est totalement paradoxal", analyse Frédéric Moens, sociologue et professeur à l’Ihecs. "En empêchant les journalistes de faire leur métier, on empêche les revendications de toucher le plus grand nombre. Mais en même temps, on respecte la logique antisystème". Peut-être pas si paradoxal que ça alors… Si la méfiance est à ce point profonde, pourquoi prendre le "risque" de se confier ou de se laisser filmer ?

Cette méfiance, les journalistes y sont de plus en plus souvent confrontés, dans ce contexte comme dans d’autres. La société des journalistes de la RTBF s’inquiète d’ailleurs dans un communiqué aujourd’hui du climat actuel de media-bashing, "parfois même entretenu par une partie du monde politique" et rappelle que "chaque journaliste s’efforce, au quotidien, d’apporter une information complète, indépendante, objective et n’est, en aucun cas, le porte-voix d’un 'système' ou d’une 'élite'".

Mais pour une partie du public, et des gilets jaunes, ce type de message est difficilement audible. "Le public a l’impression que les journalistes se situent plutôt en haut, avec les gens de pouvoir", constate le journaliste Alexis Gonzalez, qui a tourné des reportages sur place. "Il faut retrouver la confiance du public".

Attention pour autant de ne pas noircir le tableau : beaucoup de gilets jaunes sont passés sur nos antennes et ont accepté de donner des interviews face caméra, que ce soit dans nos journaux ou sur le plateau de "A votre avis". Sur le terrain, à Feluy, certains s’inquiétaient par ailleurs pour nos journalistes, comme le rapporte notre collègue Sophie Mergen.

Malgré tout, pour elle qui a multiplié les interviews de gilets jaunes aux profils très différents, "l’idée selon laquelle les médias sont des menteurs, c’est assez commun, tout comme l’idée que la vérité est plutôt dans les Facebook Live". Alors, elle prend le temps de dialoguer.

Une démarche partagée notamment par Alexis Gonzalez, qui raconte qu’il lui est arrivé de devoir expliquer pourquoi les images varient entre la RTBF et RTL : non, ce n’est pas lié à la volonté de ne pas montrer certaines scènes mais simplement le fruit du travail de personnes qui n’étaient pas forcément au même endroit au même moment… Les Facebook Live ne peuvent pas tout montrer non plus d’ailleurs. Mais parfois, ils seront perçus comme plus fiables justement parce qu’ils n’émanent pas de journalistes.


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Globalement, il y a cette impression que les médias, sans distinction, ont tendance à se focaliser sur les aspects négatifs du mouvement, les "mauvaises images" qui seraient pourtant "minoritaires". C’est ce que confiaient des gilets jaunes au micro de Natacha Mann ce dimanche, entre autres déclarations.

Dans un autre sujet, un gilet jaune prénommé Eric expliquait lui que si les manifestants "en ont un peu après les médias", c’est à cause de l’impression que ceux-ci "ont tout fait pour 'jouer le jeu du gouvernement'", c’est à dire minimiser notre action, nous faire passer pour des moutons qui sont capables de gueuler pour 20 cents de carburants en plus à la pompe alors que c’est pas du tout ça". Au-delà de la couverture des actions, on peut en effet se demander si l’on a jusqu’à présent donné suffisamment d’échos aux raisons plus profondes du mouvement dans nos journaux.

Qui est représentatif?

Un mouvement par ailleurs difficile à cerner pour les journalistes. Entre les gilets jaunes "pacifistes" et qui se désolidarisent des casseurs, et les "cagoules noires" dont certains se présentent comme des gilets jaunes, en passant par les "révolutionnaires", sans oublier celui qui se fait appeler Albert et qui présente les casseurs comme des "gilets jaunes de cœur car ils nous défendent", il y a de quoi se perdre.

Gilet jaune authentique ou "infiltré" ? Entre ceux qui allument des brasiers et ceux qui vont s’assoir à la table des autorités pour se faire entendre, c’est le grand écart. Le mouvement est protéiforme et mobilise via les réseaux sociaux. L’absence de porte-parole complexifie la donne. "Il est difficile de capter le discours organique de ce mouvement", analyse la spécialiste en discours médiatique de l’ULB Laura Calabrese. "Il est difficile pour les journalistes de savoir si leur interlocuteur est plus ou moins représentatif ou s’il s’agit d’électrons libres. Il y a différents discours au sein du mouvement".

Le risque est alors que chaque interview d’un gilet jaune donne l’impression à un autre que le média n’est pas objectif. Ce qui chez certains renforcera l’impression d’être incompris, voire manipulé. Ce qui pourrait nourrir encore davantage la méfiance vis-à-vis des médias, dont la RTBF.

>>> Pour retrouver plus de coulisses sur notre traitement de l'information, découvrez nos articles sur la nouvelle page INSIDE

Ajout apporté ce 2/12/2018 : Pour découvrir les portraits de gilets jaunes permettant de mieux comprendre les raisons profonde du mouvement, voyez notamment ce reportage de "7 à la Une" diffusé ce samedi 1er décembre.

 

 

Regardez le débat des Décodeurs consacré au sujet:

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