Game of Thrones: quand l'Histoire et les femmes bâtissent un succès planétaire

En un peu plus de 8 ans, cette série télé, qui nous offre un univers moyenâgeux teinté de fantastique, est devenue mythique. En utilisant des références historiques concrètes et en donnant les rôles majeurs à des actrices, elle a assuré son succès commercial, hissé les séries à un niveau cinématographique jamais atteint, et surtout influencé notre façon d’imaginer le Moyen Âge.

Personne n’a encore vu la dernière saison de « Game et Thrones » et pourtant tous les amateurs en parlent. Il y a bien sûr les réseaux sociaux, les sites spécialisés mais aussi les médias « Mainstream », les journaux télévisés et les émissions de radio. Plus étonnant, des magazines dits sérieux comme « Le Point » ou « Philosophie magazine » lui consacrent carrément des numéros spéciaux. Preuve que le phénomène a largement dépassé le petit univers des fans de récits « héroic fantasy », façon « Le seigneur des anneaux ».

Ce succès s’explique bien sûr par les sommes formidables investies par « HBO » dans la réalisation de la série. Les reconstitutions de batailles « tiennent la route » selon les médiévistes, et les effets spéciaux, permettant, notamment, d’animer les dragons sont d’un bon niveau. Le budget est évidemment à la hauteur. Chaque épisode de la dernière saison de « Game of thrones » a coûté 15 millions d’euros.

Le massacre des héros

Cela dit, au-delà des gros sous, ce qui a tout d’abord permis à la série de se démarquer, c’est son audace scénaristique. On est loin des « Happy ends » à l’américaine. Fidèles au roman de Georges R.R. Martin, les scénaristes n’hésitent jamais à liquider les héros principaux. Le Fameux Ned Stark, a qui l’on s’attache tout au long de la première saison, en est le meilleur exemple.

Et ce n’est là qu’un début, puisqu’au total, 330 personnages principaux ou importants disparaissent au cours des 7 premières saisons (source : Le Point).

Une véritable hécatombe qui vous fait craindre par moments de vous attacher à l’un ou l’autre héros, de peur de le voir immédiatement disparaître. Mais à l’opposé, ces morts iconoclastes installent un suspens qui vous pousse à ne jamais décrocher du récit. De ce côté le pari est réussi.

L’histoire avec un grand « H »

L’autre élément crucial expliquant le succès de la série c’est son lien direct avec la réalité. Bien sûr, il y a des dragons et de la magie, mais pas en dose aussi massive que dans la quête de l’anneau de Tolkien. Elle est saupoudrée avec parcimonie dans les premières saisons et elle ne fait une vraie entrée en force qu’au moment où Daenerys devient la reine des dragons.

A côté de cela des intrigues plongent leurs racines dans l’histoire tout ce qu’il y a de plus humaine. « De nombreux faits historiques ont été étudiés par Georges R.R. Martin pour nourrir son roman » explique Gilles Lecuppre, professeur d’histoire et de littérature médiévale à l’UCLouvain, « la guerre civile pour le contrôle du trône de fer rappelle évidemment la guerre des deux roses qui a déchiré l’Angleterre de 1455 à 1485. Elle opposait deux familles, les Lancastre et les York. Deux noms aux consonances étrangement identiques aux Lancaster et aux Stark, qui se déchirent dans la série. Les York viennent d’ailleurs du Nord du pays, tout comme les Stark ».

 

 

Mais au-delà d’une période vaste de l’histoire comme la guerre des 2 roses et de quelques noms similaires, des événements historiques bien réels, se retrouvent quasiment inchangés dans la série. « C’est le cas des 'noces pourpres' où l’on voit les Stark se faire massacrer, lors d’un banquet, par le clan des Frey » explique Gilles Lecuppre. « C’est une référence évidente au 'Black Dinner' qui s’est déroulé au château d’Edimbourg en 1440. Dans le cadre de la lutte pour le trône d’Ecosse, Sir William Crichton, y élimina brutalement les membres du clan Douglas qu’il voyait comme de dangereux adversaires. Il régla donc le problème de manière radicale lors d’un bon repas… ». Le lien avec la mort des Stark dans la série est donc évident. Et c’est sans doute ce lien avec la réalité qui assure la crédibilité de la série. Elle attire un public qui d’habitude rejette ces fictions en leur reprochant leur manque de conformité à la réalité. Les scénaristes n’ont pas oublié que la réalité dépasse souvent la fiction, et en ont fait le meilleur usage.

Les femmes dominent ce monde

L’autre point clef qui permet de comprendre le succès de la série c’est le rôle attribué aux femmes. Pour être simple, elles occupent une majorité des postes de pouvoir. A l’entame de la dernière saison, c’est le combat entre les reines Cerseï et Daenerys qui déterminera l’avenir de Westeros. Quant à la jeune et meurtrière Arya, nul ne sait quel sera son destin. John Snow, de son côté, quasiment le seul homme de pouvoir de la série, a un rôle d’appoint. Il est d’ailleurs réputé pour 'ne rien savoir', comme le rappellent certaines sauvageonnes.

« Les féministes restent pourtant divisées sur le rôle attribué aux femmes dans la série » nous explique Sarah Sépulchre, professeure à l’UCLouvain et spécialiste de l’analyse médiatique et sociologique des séries télés. « Certaines d’entre elles reprochaient aux scénaristes le trop grand nombre de corps dénudés dans la première saison, et surtout de ne montrer que des physiques dits hollywoodiens, peu conformes à la réalité. Mais au fur et à mesure des saisons, les scènes de nu inutiles ont disparu, et les femmes sont montées en puissance. HBO a visiblement tenu compte de ces remarques »

« Cela a donc permis à d’autres féministes de souligner que pour la première fois, tous les rôles clés étaient aux mains des femmes. Elles ne sont pas seulement des mères, des femmes au foyer, comme le voulaient les poncifs du cinéma américain depuis les années 60. Elles sont reines, prostituées, chevalières, assassins… Et en plus de cela, lorsqu’elles sont cheffes d’état, elles ne sont pas obligées d’être parfaites. Elles ont droit à l’erreur et elles en font… »

En fait, l’attribution de rôles cruciaux à des actrices marque un changement d’époque. « Pendant des années, le monde du cinéma était convaincu que les héroïnes n’attiraient pas un public masculin. Seuls les hommes permettaient une identification des deux sexes, qui assurait le succès d’un film. Et toutes les enquêtes sociologiques le prouvaient. Quand on demandait aux hommes de citer leurs héros préférés, ils ne citaient que des hommes ».

« Mais on s’est rendu compte, il y a quelques années que ce n’est pas parce que les hommes ne citaient pas d’héroïnes qu’ils ne s’y intéressaient pas. Ils citaient des personnages pour être fidèles à leur image. Pas facile d’avouer que l’on aimait les dessins animés » Candy « et » Juliette, je t’aime « quand on ne parlait que de Goldorak ou Albator dans la cour de récréation. Il y avait donc un biais dans toutes les études. »

« Aujourd’hui les choses ont changé, les femmes occupent de plus en plus des rôles forts et les hommes adhèrent. Les exemples sont d’ailleurs de plus en plus nombreux dans un monde réputé particulièrement masculin, celui des films de superhéros américains » termine Sarah Sepulchre.

Au total, en surfant sur l’histoire, les femmes et la mort des héros. 'Game of Thrones' a profondément influencé notre manière de voir et d’imaginer le Moyen Âge.

« Je suis persuadé qu’à l’avenir, lorsque l’on parlera de Moyen Âge, ce sont des images tirées de 'Game of Thrones' qui apparaîtront dans nos têtes. On verra aussi l’histoire avec cet œilleton-là » conclu Gilles Lecuppre. « Et c’est une très bonne chose si la série nous pousse à la curiosité et à la découverte de cette époque ».

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