Fin de la collaboration d'Emmanuelle Praet avec RTL: "Pas un problème de liberté d'expression, mais de désinformation"

Fin de la collaboration d'Emmanuelle Praet: "Pas un problème de liberté d'expression, mais de désinformation"
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Fin de la collaboration d'Emmanuelle Praet: "Pas un problème de liberté d'expression, mais de désinformation" - © Picasa

"J’ai juste envie de rappeler quand même qu’aux dernières élections, Écolo a fait un bond. Toutes ces taxes que vous avez, ce sont des taxes environnementales. Aux prochaines élections, réfléchissez quand même".

Voilà les propos de la chroniqueuse Emmanuelle Praet sur le plateau de "C’est pas tous les jours dimanche" sur RTL-TVI. La chaîne privée l’a d’abord suspendue de l’antenne pour ses propos "outranciers", selon les termes de RTL, avant de mettre un terme à sa collaboration. Cette affaire soulève pas mal de questions, abordées dans Jour Première avec Ricardo Gutiérrez, le secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes.

Pour lui, ce n'est pas nécessairement un problème de liberté d'expression comme le prétendent certains politiques : "En journalisme, l’opinion est libre, donc tout journaliste, qu’il soit commentateur, éditorialiste ou autre, a le droit d’avoir des opinions et de les exprimer clairement et dans un cadre qui permet au téléspectateur, à l’auditeur ou au lecteur de bien prendre conscience qu’il s’agit d’une opinion. Maintenant, les faits sont contraignants, et donc là je pense que les propos de notre consœur ne respectaient pas la vérité et je ne serai donc pas tenté de voir dans sa suspension puis son éviction une atteinte à la liberté d’expression".

Une question de déontologie

Il apparaît en effet qu'il s'agit d'une mesure que RTL-TVI a jugé bon de prendre suite à d’autres rappels à l’ordre précédents : "Quelle que soit sa position, le professionnel qui intervient dans un cadre journalistique a l’obligation de respecter la vérité, de rechercher la vérité. Je pense qu’ici, dans les propos qui ont été exprimés, notamment l’attribution à Écolo d’une série de hausses de la fiscalité sur les carburants, c’est un fait qui est erroné. Donc, soit c’est une manipulation grossière au pire, soit c’est une erreur factuelle grossière au mieux, mais dans les deux cas c’est de la désinformation".

Peu importe, selon le représentant des journalistes, qu'elle participe à l'émission en tant que chroniqueuse ou pas: "La déontologie journalistique s’applique à tout cadre d’expression journalistique. Donc, qu’elle soit journaliste professionnelle ou qu’elle ne le soit pas, la déontologie journalistique s’applique. Le Conseil de déontologie journalistique, dont je fais partie, a déjà plaidé plusieurs cas et est en train de juger des cas d’animateurs, par exemple, qui s’expriment dans un cadre journalistique. Ici, il est clair qu’on était face à une émission d’information. Et donc, quel que soit le statut de la personne, journaliste professionnel, pas professionnel, commentatrice ou animatrice, on est censé, dans un cadre journalistique, respecter la déontologie journalistique".

L'opinion est par contre permise : "Tout journaliste est un jour ou l’autre amené à le faire, par exemple quand il publie un éditorial dans son journal. Le problème n’est pas ici. La prise de position idéologique est tolérée en journalisme, pour autant qu’elle soit transparente".

Un journaliste qui critiquerait régulièrement sur sa page Facebook la politique d’asile du gouvernement fédéral pourrait-il ensuite réaliser une interview neutre de Theo Francken ?

"Il y a un devoir de réserve, et ce n’est pas de la neutralité, estime Ricardo Gutiérrez. Quand on s’exprime comme citoyen — et tout journaliste est aussi un citoyen — on doit avoir le sens de la mesure, ne pas se mettre en position difficile parce qu’au moment où on jouerait son rôle journalistique, ça peut poser problème. Là, effectivement, je plaide pour un devoir de réserve. Par contre, tout journaliste est citoyen, tout journaliste vote aux élections, et donc tout journaliste a des opinions politiques et on ne peut le priver totalement de sa capacité d’expression citoyenne, parce que là on entrerait dans une logique de chape de plomb qui est terrible et qui serait nuisible à la démocratie. Un journaliste est un citoyen et il doit pouvoir s’exprimer. Maintenant, il doit prendre des précautions pour ne pas brûler sa capacité d’équidistance par rapport aux phénomènes qu’il traite."

Le secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes ne pense pas que le tweet de Zakia Khattabi, qui demandait une condamnation des propos d'Emmanuelle Praet a mis la  pression à RTL : "Je ne pense pas que RTL-TVI soit à ce point soumise au diktat d’Écolo. Ces pressions ont toujours existé dans le métier, de tout temps. Ce qui est important, c’est d’y résister. À la Fédération européenne des journalistes, on suit avec le Conseil de l’Europe les violations graves de la liberté de la presse en Europe, et depuis trois ans, on en a enregistré 500. Là-dedans, il y a 24 assassinats de journalistes en Europe. 24% de ces 500 violations sont des atteintes à l’intégrité physique des journalistes. Donc, on fait face à des attaques bien plus graves que l’expression sur un tweet d’une coprésidente de parti exprimant sa colère et demandant des sanctions".

Pour Ricardo Guttierez, il en va autrement du licenciement en 2015 d'Anne Brumagne, qui était rédactrice en chef de l’hebdomadaire Brussel Deze Week : "Nous avons considéré ça comme une violation grave de la liberté de la presse, parce qu’on l’a licenciée pour la seule raison qu’elle avait critiqué un plan de restructuration imposé par les autorités publiques flamandes qui allait s’en prendre à toute une série de médias. Elle a donc été licenciée pour avoir dit la vérité comme journaliste. Ça, c’est une violation de la liberté de la presse que nous avons condamnée. Dans le cas qui nous occupe ici, je ne vois pas de violation grave de la liberté de la presse".

Pour certains éditorialistes, pourtant, "les discours de droite sont devenus indésirables dans les médias". Georges-Louis Bouchez va jusqu'à dire dans un tweet que "Emmanuelle Praet a été licenciée par la police de la pensée unique de la gauche francophone". 

Une exagération, pour Ricardo Gutiérrez : "Je pense qu’il suffit de lire les journaux et d’écouter la radio pour voir que l’expression de droite a toute sa place, et parfois dans des mesures très polémiques, très radicales. Je pense à Zemmour en France, mais il y en a d’autres en Belgique qui suivent ce chemin. Donc, vraiment, l’idée d’une police de la pensée, quand on sait ce qui se passe — et nous sommes bien placés pour le savoir — en Turquie, en Azerbaïdjan ou en Biélorussie, laissez-moi vous dire qu’on est face ici à une situation quasiment idyllique en termes d’expression de liberté d’expression".

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