Festival d’Avignon : "La nuit est un des derniers espaces qu’on n’a pas réussi à transformer en valeur marchande", pointe Fabrice Murgia

L’écrivain Laurent Gaudé et le metteur en scène et comédien belge Fabrice Murgia sont présents au festival Avignon ce vendredi. Ils évoquent la pièce " La dernière nuit du monde ", adaptation du livre du même nom de Laurent Gaudé.

Avec "La dernière nuit du monde", Fabrice Murgia et Laurent Gaudé imaginent un temps pas si lointain où l’invention d’une pilule magique va transformer la vie des hommes. Plus besoin de nos huit heures de sommeil quotidiennes. Grâce à cette pilule, 45 minutes suffisent. L’intérêt ? Rentabiliser la nuit, permettre aux activités de fonctionner 24 heures sur 24 et à chacun de choisir ses horaires de vie, multiplier les emplois sans plus être corseté par des limites de temps…

Plaisirs retrouvés

Les deux artistes ne boudent pas leur plaisir d’être actuellement au festival d’Avignon, après cette année de pandémie particulièrement difficile. Il faut dire que ce festival c’est un peu la Mecque pour tous les amoureux du théâtre. Cette année, l’édition porte un nom évocateur : "se souvenir de l’avenir". Et pour ça, au menu, on retrouve 47 spectacles, 317 représentations, et près de 130.000 entrées mises en vente. On y retrouve également 4 spectacles belges dont deux francophones. "Il y a une sorte de vogue du spectacle francophone belge", pointe Françoise Barre, journaliste qui couvre le festival.

Parmi ces spectacles présentés, celui donc de Fabrice Murgia et Laurent Gaudé. "Recommencer c’est une chose mais recommencer ici dans ce cadre somptueux […] Après cette longue année de solitude et de contraintes, ça fait un plaisir fou. Et c’est un plaisir particulier d’être ici à Avignon. Pour un auteur de théâtre ça arrive une fois quand on a de la chance, peut être deux. J’en suis à ma deuxième donc j’ai de la chance. C’est un privilège. Cette vibration entre les vieux murs d’Avignon qui ont vu défilé tant de spectacles et la modernité qu’on veut amener, c’est ça la magie de ce festival", lance l’écrivain Laurent Gaudé.

Interroger le sacré dans la nuit

"La dernière nuit du monde" est le spectacle proposé par ce duo d’artistes. L’idée est d’interroger la nuit, de comprendre les raisons de son essentialité. "La nuit est un des derniers espaces qu’on n’a pas réussi à transformer en valeur marchande alors que tous les cycles naturels peuvent l’être, comme l’amour, l’amitié, la soif, la faim. Tout se vend finalement. Ici la nuit est un espace qui résiste à ça. On s’est inspiré de plusieurs ouvrages d’intellectuels et d’académiciens qui parlent de toutes des tentatives qui existent pour mettre fin à la nuit. Et finalement on se rend compte que, peut-être, nos sociétés, nos rythmes de vie ont largement participé à bafouer cette question du sommeil et de l’être lunaire. Et finalement il s’agit peut-être de questions écologiques et de cohabitation avec le reste du monde", souligne le comédien et metteur en scène, Fabrice Murgia.

Et si l’on pouvait se débarrasser de la nuit, être productif pendant cet espace-temps. Une utopie ? Un cauchemar ? Au départ pourtant, pour le personnage de la pièce, c’est une bonne nouvelle. Il y croit. Ce serait même la solution pour résoudre le "chômage endémique. Parce que si l’activité dure 23h alors il faut tout doubler en termes de métiers. Et effectivement ça marche. Mais la pièce raconte aussi ce que l’on perd et ce qui dysfonctionne quand on abolit la nuit", pointe l’écrivain Laurent Gaudé.

En réalité, pointent les artistes, "le grignotement de la nuit a déjà commencé". "Nous sommes partis de choses qui existent : par exemple, les villes qui sont de plus en plus lumineuses, cette espèce de culture du 24/24h. Bien sûr qu’on est tout content de pouvoir acheter un paquet de cadeau à 23h, et le fait que nous dormions moins que la génération précédente qui elle-même déjà dormait moins que celle d’avant". Et d’ajouter "l’assaut contre la nuit a déjà commencé", explique Laurent Gaudé.

En quelque sorte, nos sociétés désacralisent la nuit, la rendant presque "non-essentielle". "Plus les sociétés savent quelle place laisser au mystère plus elles mettent la nuit dans un endroit sacré. Or le mystère dans nos sociétés marchandes, il existe de moins en moins. Du coup la nuit nous paraît comme un temps inutile. Une fois qu’on a dit ça alors c’est plié", ajoute l’écrivain.

Et si même la nuit devient inutile, alors qu’en est-il du reste, s’interrogent les artistes à travers leur pièce. "Est-ce que le théâtre est utile ? Est-ce que ce n’est pas une perte de temps de s’asseoir et d’écouter un truc qui finalement n’existe pas ? Est-ce que les rêves sont utiles ? Quelle place pour les rêves dans la fonction sociétale, dans le travail de fond du fait que nous puissions être apaisés, reposé, calme aussi", lance Fabrice Murgia.

Politique et poétique

C’est un texte qui est finalement éminemment politique. "Je reconnais que ce qu’on a fait c’est politique. Mais aussi poétique", concède Fabrice Murgia qui ajoute : "Il n’y a pas quelque chose de frontal, ce n’est pas un discours de hargneux. On imagine un monde, on a imaginé les conséquences sans a priori".

Le duo ne porte pas de jugement. Que du contraire, ils sont eux-mêmes des oiseaux de nuit. Ils écrivent la nuit. "C’est intéressant ce paradoxe. Tous les deux on a un problème avec l’idée d’aller se coucher avec les poules. Moi, cette tentation de la pilule, je sais que je l’aurais. Je serais le premier à la prendre", souligne Laurent Gaudé. "J’aime bien le mot politique dans le sens où on construit les uns les autres mais sans faire la leçon à qui que ce soit".

"J’ai vraiment besoin de la nuit pour créer. D’ailleurs on est partis, pour la création, en Suède près du peuple Sami, qui est un peuple premier d’Europe. L’idée c’était de voir un peu leur rapport à la nuit pour avoir un contrepoint culturel que nous n’aurions pas écrit. Et le postulat de la pilule, l’hypothèse était impossible parce que la question du rêve de la nuit fait totalement partie du jour. C’était intéressant cette remise en question de notre perception à nous", souligne Fabrice Murgia.

Interroger, poser le débat, offrir des pistes d’espérance. C’est aussi ça le but de la création artistique. "Il faut que le spectacle offre des pistes. On est là pour créer du débat et que le spectacle offre les pistes pour ce débat. Et dès qu’il y a débat il y a espoir", indique Fabrice Murgia.

Grève de la faim des sans-papiers

Fabrice Murgia est également revenu sur la situation des sans-papiers, actuellement en grève de la faim depuis plusieurs jours à Bruxelles. Pendant la crise, certaines personnes avaient également occupé le Théâtre national à Bruxelles. Pour le metteur en scène, "c’est impossible de rester muet". "On est face à une image, à l’échelle bruxelloise, de la manière dont l’Europe peut fermer les yeux sur ces noyés en Méditérrannée. C’est sous nos yeux, on ne peut plus dire qu’on ne le voit pas."


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Et d’ajouter, "les gens qui étaient au théâtre national sont des personnes incroyables, beaucoup étaient des artistes qui n’étaient pas bien qui voulaient fuir et qui ont été déracinés. Je pense que personne ne veut partir de chez soi, personne ne veut partir juste pour partir. Et la moindre des choses serait de les considérer comme s’ils étaient des êtres humains comme vous et moi, ce n’est pas ce qui se fait aujourd’hui. Je ne sais pas comment c’est possible de fermer les yeux à ce point-là notamment quand est homme ou femme politique parce que là c’est son job quoi. Je ne veux pas juger mais je constate que les gens sont là et qu’on leur manifeste un déni d’humanité".

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