Femme en bikini agressée à Reims: analyse d'un emballement sur la Toile

Illustration: deux femmes en maillot prennent le soleil dans un parc parisien
Illustration: deux femmes en maillot prennent le soleil dans un parc parisien - © MIGUEL MEDINA - AFP

C’est à un véritable emballement sur internet que l’on a assisté depuis plusieurs jours, avec un flux de réactions concernant un simple fait divers, en France.

Tout a commencé avec une altercation relayée par un journal régional.

Une jeune fille bronzait en maillot de bain, dans un parc. Elle a été prise à partie à propos de sa tenue par un groupe de jeunes adolescentes, le ton est monté puis elles en sont venues aux mains.

Une dispute d'ados qui a suscité des conclusions hâtives et pris des proportions démesurées. Notamment parce que le média régional qui relaie l’histoire ne s’encombre pas de vérifications et évoque immédiatement une "police religieuse". Plusieurs responsables politiques de droite et d’extrême-droite lancent des messages incendiaires.

Notamment Eric Ciotti, le secrétaire général adjoint du parti Les Républicains dirigé par Nicolas Sarkozy. L’élu parle d’une "agression inacceptable par laquelle on veut nous imposer un mode de vie qui n'est pas le notre" et appelle à "l’intransigeance".

Un responsable du Front National invite lui ces jeunes Françaises à aller "se baigner sur la plage saoudienne de Vallauris. Là-bas l’Etat les chouchoutera".

Seulement voilà, la justice a enquêté, et constate qu’il n'y a aucune motivation religieuse ou morale à l’agression. Il s’agit d’une banale altercation entre adolescente qui a viré à l’agression.

Bref, une fois l'embrasement passé, on ne comprend pas bien ce qui a permis de tirer des leçons de ce fait divers.

Marc Lits, professeur de communication à l’UCL et directeur de l’Observatoire du Récit Médiatique, nous a fait part de son analyse.

Comment expliquer qu'une affaire relatée par la presse régionale, qui n'intéresse qu'un public circonscrit, ait ensuite fait la Une des grands médias en France?

N’oublions pas que nous sommes en été et qu’il y a moins d’informations très importantes. Il faut donc trouver des sujets, cela explique peut-être l’ampleur que cela prend. Mais il y a quand même quelque chose de plus profond. On parlait tout à l’heure de fait divers qui devient fait de société. Je n’irais peut-être pas jusque-là, c’est excessif sans doute mais ce qui explique aussi le succès de cet événement, d’un micro-événement, c’est le fait qu’il rebondit sur d’autres choses qui le renvoient à un cadre beaucoup plus large: ce qu’on appelle parfois des conflits de société, des conflits de culture et que certains ont le sentiment que derrière cet événement il y avait quelque chose d’emblématique d’une tension entre ce qu’on pourrait appeler abusivement la culture arabe ou musulmane, que certains mélangent d’ailleurs, et l’occident chrétien.

C’est donc cela que l’on a vu derrière et que certains ont mis en avant pour essayer parfois de l’instrumentaliser, que ce soient des politiques ou des groupes qui voient là l’occasion de défendre leur position extrême.

 

Les gens amalgament maintenant ce qui se passe sur Twitter, sur Facebook, sur Internet avec ce qu’ils trouvent dans la presse

Plusieurs auditeurs critiquent la presse, qui ne fait plus son travail de décryptage, de vérification de l'information, qui est dans la course au scoop, la quantité plus que la qualité de l'information. Les médias sont les seuls à blâmer dans cette affaire ?

Il faut faire l’analyse de ce qui a été produit par des médias, par des journalistes, par des réseaux sociaux, mais aussi par notre propre comportement parce que nous sommes aussi acteurs dans cette boucle d’informations.

Je ferais déjà une distinction parce que j’ai lu aussi les commentaires sur le site de la RTBF où l’on voit bien qu’il y a une confusion qui s’opère entre réseaux sociaux et médias. Les réseaux sociaux sont peut-être des médias, mais peut-être pas des médias d’information.

Ce qui est frappant, c’est que les gens amalgament maintenant ce qui se passe sur Twitter, sur Facebook, sur Internet avec ce qu’ils trouvent dans la presse.

Il faut également voir que la presse écrite est aussi en ligne et qu’elle ouvre la porte à des commentateurs dans les forums qui se trouvent en-dessous des articles.

Donc, tout cela se mélange, mais ça montre bien qu’il faut faire un travail important actuellement pour montrer que les médias, et spécialement les médias sur Internet et sur les réseaux sociaux, eux fonctionnent sans médiation.

C’est un peu là que se trouve le problème parce qu’on prend comme argent comptant à la fois ce qui se trouve sur ces réseaux sociaux comme si c’était l’information et ce qui se trouve dans la presse où là il y a normalement un travail journalistique qui a été fait.

 

Certains journaux cherchent à faire mousser ces événements pour faire du sensationnel

Le journaliste est censé aller voir, après l’événement, ce que dit la police, ce que dit la justice pour recadrer les choses. Mais le gros problème des réseaux sociaux, c’est qu’il n’y a plus de recadrage et qu’il n’y a pas de médiation. C’est là qu’il y a un travail important à faire pour essayer de retrouver cela et de retrouver un peu de distance. C’est ce qui devrait être le travail des journalistes.

On sait très bien que certains journaux cherchent à faire mousser ces événements pour faire du sensationnel, du scandale. Mais ça existe depuis le 19e siècle. Ce n’est pas nouveau. Et ce sur quoi les gens réagissent c’est plus sur ce qu’il y a dans les réseaux sociaux que dans la presse elle-même, je pense.

 

On sait aussi que c’est lié à une crise de la presse écrite

Sur ce travail des médias, est-ce que l’on peut faire une différence selon le degré d’impact des médias? Par exemple, un auditeur sur Twitter reproche à une certaine presse régionale de chercher le sensationnalisme au mépris de l’éthique. Peut-on faire cette distinction vraiment entre la qualité des médias, la vérification de l’information selon l’échelle à laquelle ils sont diffusés?

On sait bien que tous les médias ne se valent pas et il faut être prudent par rapport à ce que l’on dit à ce niveau-là. Mais il y a une presse dite "quality paper" comme on dit, les authentiques journaux d’information, les journaux dits de référence aussi, qui mettent en avant la politique, l’économie, le social et qui font du recadrage.

Puis, il y a des journaux qui jouent plus sur l’émotionnel, sur le scandale, sur le fait divers et qui ont aussi des pages sportives importantes et que ceux-là essaient parfois de surfer sur les réseaux sociaux et s’en font un peu le relais.

On sait aussi que c’est lié à une crise de la presse écrite qui et importante parce que les gens lisent de moins en moins de journaux.

Entre autres, en Belgique, on perd des milliers de lecteurs chaque année. Et que donc certains pensent que c’est en jouant sur ces réflexes-là un peu émotionnels qu’ils vont trouver un lectorat. Et, malheureusement pourrait-on dire, cela fonctionne. En partie parce que ces journaux, effectivement, ont trouvé là un créneau et font de la surenchère qui est parfois payante en termes d’audience, en terme de public.

Et c’est là que je parlais aussi des lecteurs qui doivent apprendre à faire la différence– et on sait bien que c’est une question d’éducation aux médias d’information, ce qui ne se fait pas encore assez. Il faut travailler beaucoup plus là-dessus, à l’école entre autres.

Le problème de l’éducation aux médias revient régulièrement. Pourtant on constate, à chaque affaire, qu’il y a toujours un manque de recul sur ce qu’on peut lire sur internet. Un manque d’analyse parfois. Comment faire alors pour sensibiliser les citoyens ?

On pensait, quand Internet est né, il y a plus de 20 ans maintenant, que cela allait être la grande utopie contemporaine qui allait permettre la démocratie directe, le retour à l’agora grec où chacun pouvait s’exprimer, faire entendre sa voix.

Mais on se rend compte aujourd'hui que ce n’est pas tout à fait cela. On est un peu revenu de cette vision un peu idéalisée de cette grande circulation des échanges et de l’information dans la mesure où dans la logique émotionnelle, cela propage aussi la rumeur. Il y a un lien étroit entre la rumeur et le fonctionnement des réseaux sociaux. Et donc, il faut travailler beaucoup là-dessus.

On croit que tous nos jeunes, actuellement, sont nés avec cela et qu’ils maîtrisent cela. Mais l’on se rend compte aussi qu’ils n’ont pas toujours beaucoup de distance critique. Et quand je dis les jeunes, c’est vrai qu’il y a une éducation à faire auprès d’eux, mais on est quand même frappé aussi de voir combien des responsables politiques peuvent réagir immédiatement et avec une certaine désinvolture.

On l’a vu après la Fête Nationale en Belgique où un homme politique a réagi très vite parce qu’il a vu une femme en foulard se réjouissant du 21 juillet sur les ondes de la RTBF. On l’a vu en France où, effectivement, à la fois le maire de Reims mais aussi le Front National, et puis d’autres gens de l’extrême-droite ont rebondi là-dessus. Et donc c’est vrai qu’il y a des formes d’instrumentalisation dont nous ne sommes pas toujours conscients.

 

On n’a pas de cours d'éducation aux médias, à internet et autres

On ne va pas crier au complot mais certains groupes ont bien compris l’intérêt de ces réseaux sociaux pour diffuser des idées souvent assez contraires à la démocratie. Et donc c’est un travail permanent qu’il faut faire d’éducation et de rappel à la vigilance.

Cela existe en Belgique, en France ou ailleurs il y a un Conseil Supérieur de l’Education aux Médias. Il y a des recommandations qui existent dans les écoles. Mais c’est vrai qu’on a l’impression que, pour apprendre à lire on dit que ça prend des années et que les cours de français servent à d’abord apprendre à déchiffrer la langue et puis à apprendre à lire un roman. Et puis à faire une dissertation.

On n’a pas de cours d'éducation aux médias, à internet et autres. On pourrait imaginer que dans les cours de citoyenneté que l’on va développer en Belgique, par exemple en primaire et au secondaire, il y ait une part importante qui soit consacrée à cela parce que sinon on perdra le fondement de la démocratie qui repose justement sur l’échange argumenté.

Et on a un peu perdu ce qu’est l’argumentation, ce qu’est la rhétorique qui sont des éléments importants pour avoir une vraie démocratie.

La bataille continue donc pour former des esprits et des êtres critiques par rapport aux informations auxquelles ils sont confrontés.

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