Faussaire de génie et redoutable voleur d'art religieux, l'incroyable histoire d'Erik le Belge, dit "el Belga", qui vient de décéder en Espagne

Capture d'écran d'"Erik le Belge" et diverses églises d'Espagne qu'il a "visité" lors de ces vols
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Capture d'écran d'"Erik le Belge" et diverses églises d'Espagne qu'il a "visité" lors de ces vols - © Facebook et GettyImages

Sa vie est digne d’un roman. Il était peintre, sculpteur, mais aussi faussaire. Expert en art ancien et reconnu comme tel. Il aimait le "Beau". Les œuvres. Il les aimait un peu trop peut-être… Car il en a volé des centaines. 

Erik le Belge est décédé à l’âge de 81 ans.

Ah oui, il ne s’appelait pas vraiment Erik. Un faussaire... jusque dans son prénom. Il est né René Alphone Van den Berghe. Son patronyme (le vrai ou le faux) ne vous dit rien ? Peu connu sur nos terres, ce flamboyant truand qui a défrayé la chronique eut pourtant une vie haletante et remplie de péripéties. Retour sur un Arsène Lupin des temps modernes, terreur du monde de l’art et repenti génial.

Adulé et vilipendé

Le personnage, haut en couleur, est décédé ce 19 juin d’une crise cardiaque. L’homme était hospitalisé à Malaga (Andalousie) suite à une opération à la jambe. Comme le rappelle le journal espagnol El Païs, Erik le Belge n’était pas un inconnu dans la péninsule ibérique. De son air débonnaire, l’homme était considéré comme "le plus grand trafiquant d’œuvres d’art du XXe siècle".

Pour José Pedro Estepa, documentariste espagnol qui lui consacra un documentaire : "Celui qui veut le définir en un seul mot n’est pas dans le juste. C’était un personnage unique, dans le bon et le mauvais sens du terme".

Connu comme le loup blanc dans le monde de l’art, il était donc cependant loin de faire l’unanimité. Vraiment loin. Ainsi, "Erik le Belge" reste de sinistre mémoire pour le journal à tendance conservatrice ABC, dont le journaliste Jesus Garcia Calero rappelle : "Nous parlons d’un des plus grands voleurs d’art de mémoire, dont la marque en Espagne est une triste histoire de pillages répétés qui ont causé de grands dommages à notre patrimoine, faits qu’il a passé toute sa vie à essayer d’adoucir". Le titre de l’article ne souffre d’ailleurs d’aucune équivoque : "Mort d’Éric "le Belge", l’infâme voleur au visage doux qui a dévalisé des monastères et des palais dans toute l’Espagne". Infâme. Le mot est dur.

Pourquoi de tels termes ? Le point de vue peut se comprendre. La vie de notre personnage est une succession de montagnes russes et de coups de théâtre.

Sacrée razzia

Août 1993. René Alphonse Van den Berghe est arrêté à Malaga, comme le précise le Soir à l’époque. Ce n’est pas la première arrestation d'"El Belga". L’interpellation de 1993 avait pour objet un vol au musée de l’évêché de Limoges (Haute-Vienne) en 1980. Il était déjà la fin de sa carrière de voleur…

Mais comment en est-il arrivé là ? Né à Nivelles en 1940, le jeune René Alphonse (ses parents, d'origine flamande, le surnommeront bientôt "Erik") commence sa carrière comme antiquaire à Bruxelles. Spécialiste de l’art religieux, il achète un peu partout, et vend en Belgique. "Pendant des années, il a sorti de l’art sacré légalement. Il achetait à des curés, à des évêques. Il avait un tel réseau qu’il pouvait sortir un camion d’art sacré d’Espagne chaque semaine" explique José Pedro Estepa. C’était donc légal. Mais bientôt la ligne jaune va être franchie…

En effet, les acheteurs deviennent exigeants. Ils demandent des objets spécifiques. De plus en plus spécifiques. René Alphonse Van den Berghe va s’organiser pour les trouver, et les satisfaire… Ancien militaire ayant opéré au Congo, il va agréger autour de lui d’autres anciens soldats, sortes de mercenaires du crime. En professionnels du vol, la bande va écumer et piller églises, musées et autres trésors… Une razzia démentielle.

Entre 500 et 700 œuvres d’art spoliées à travers l’Europe, en une vingtaine d’années. Son terrain de prédilection favori, l’Espagne. Pour José Pedro Estepa, c’est là qu’il aurait commis 80% de ses exactions. Des casses "sans violence". Surtout dans les lieux de culte. Ces œuvres, elles seront donc destinées à ses "clients". Il en aurait eu 150, déclara-t-il à la Dernière Heure en 2005. Avant d’ajouter : "Pourquoi ? Parce que j’ai considéré que quand tu pouvais te servir, il fallait le faire". Vers l’âge de 25 ans, l’antiquaire bascule.

Forfaitures en douceur

"Comme voleur, il fut prolifique", sourit le documentariste José Pedro Estepa. Des vols osés. Et tout en douceur. Des coups d’éclat dans le feutré, sans violence. Entre le milieu des années 60 et le début des eighties, lui et sa bande de gredins ont écumé l’Espagne. Surtout la Castille-et-Léon, avec des vols dans les églises de Nava (photo à gauche), de Tordesillas, de Medina del Campo, de Huerta… et bien d’autres. Mais à peu près toutes les régions ibériques en ont fait les frais. En Aragon, dans la cathédrale de Roda de Isabena, il rafle une partie des meubles, et en cette année 1979, découpe une chaise dérobée, celle de Saint Ramon, datant du XIIe siècle. Le but : mieux la vendre… Les brigandages sont innombrables : dans la Rioja, en Catalogne, en Andalousie, en Estrémadure. En Navarre, en 1976, il s’empare du retable du lieu sacré de San Miguel de Aralar, qu’il revend ensuite à grand prix.

En 1980, à Gérone, c’est le monastère Saint-Estève qui est visité. Un coffre précieux, véritable trésor, le Coffre de Sant Martirià, est volé et dépecé. Les 28 éléments et la croix qui l’ornaient sont enlevés. Plus tard, au fil des ans, une par une, ces pièces seront récupérées, et le coffre, retrouvé, est à nouveau comme avant.

Le braconnier devenu garde-chasse

Car il y aura un après. Et un fameux revirement de situation. La police le cueille alors qu’il s’apprêtait à rentrer dans une église. Il a été trahi par un des siens. El Belga est emprisonné à Barcelone en 1982. Trois ans plus tard, notre voleur quitte la prison, acquitté d’une douzaine de procès en cours. Il ne retournera plus en tôle. Et à son bras, son avocate, devenue son épouse (cerise sur le gâteau). Comment expliquer ce soudain changement ?

La réponse est à chercher du côté de l’autorité. Car un deal a été fait. Un accord avec le ministre Alfonso Guerra. Vice-président dans le gouvernement du socialiste Felipe Gonzalez, celui-ci lui a proposé la liberté contre l’inventaire et la restitution du patrimoine dérobé. Mais pas seulement. Il faudra restituer aussi les objets dérobés par… d’autres malfrats.

C’est ainsi que notre receleur va se mettre à aider la police. Il localisera et restituera plus de 1500 œuvres d’art. Des années de collaboration, notamment pour débusquer des faussaires. Dans cette deuxième période de sa vie, El Belgia s’assagit et devient un spécialiste de l’art sacré et des antiquités européennes. Il restaure le patrimoine à présent retrouvé, il sculpte et se met à la peinture. Mieux, ses œuvres, telles des saintes vierges et des saints, il les donne aux paroisses même qu’il avait pillées des années auparavant. "Il s’est rendu dans beaucoup d’endroits où il était passé pour demandé pardon et aider à récupérer les autres". Une rédemption ? En tout cas, un fameux acte de contrition qui suscitera le questionnement d’une frange de la population.

Bande-annonce du documentaire Erik el Belga de Jose Pedro Estepa (2009):

Le repenti

"L’idée, telle qu’il le signalait, était de réparer ce qu’il avait fait et de laver son honneur et son âme" explique le cinéaste. Certains ont trouvé le changement radical de mentalité de ce "voleur aux gants blancs" hypocrite. D’autres ont apprécié. "Qu’il a aidé à récupérer énormément d’œuvres d’art est un fait" explique José Pedro Estepa. Mais celui-ci nuance en disant que certains objets n’ont toujours pas été retrouvés. La faute au système compliqué et très opaque de revente du temps des forfaitures. Souvent à destination de collectionneurs fortunés. Erik "el Belga" ne finira pas riche. Loin de là. Il dut payer un montant astronomique d’astreintes. Mais il avait une autre corde à son arc. Il était aussi faussaire…

"Un peintre incroyable, du style de l’école flamande" explique le documentariste. Pratiquement ruiné, il vécut ces dernières années de la peinture qu’il faisait (en toute légalité, ce qui lui a même ouvert les portes de musées), de restaurations et d’expertises qu’il menait. En très grand connaisseur d’art ancien, son avis est sûr, fin et reconnu.

"Pour l’amour de l’art". René Van Den Berghe publie un livre en 2012. Dans ce livre, on ne sait pas vraiment ce qui tient du réel ou de l'imaginaire. Celui qui se considérait comme un "mercenaire de la beauté" laisse une part énorme d’ombre sur ses forfaits.

Mais est-il plutôt génie ou bandit ?

"C’était un génie et un délinquant" explique le cinéaste, devenu proche du personnage controversé. "Expert en art, peintre exceptionnel, sculpteur, faussaire… Dans tout ça, il a été génial. Mais comme voleur aussi. Il a fait un mal énorme au patrimoine national. Mais ce personnage est multiple et flamboyant". Et pour une personne travaillant dans le monde du cinéma, évidemment, ce voleur au grand coeur dispose d'atouts majeurs.

Mais pourquoi passer par le vol, selon lui ? Le goût du défi. "Mais il y a aussi l’aventure, l’argent… et la beauté". Ainsi, raconte José Pedro Estepa, "il m’a un jour confié une anecdote. Ce passionné de beauté m’a avoué qu’il lui est arrivé de dormir avec une sculpture".

L’homme à la vie tumultueuse, aux multiples mariages et enfants, l’homme des effractions, des liasses d’argent, des gyrophares et des fracas était donc de temps en temps assoupi, tenant dans ses bras une vierge Marie qu’il venait de dérober.

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