Dynamite et Kalachnikov : Russia Today publie puis supprime une photo retouchée d’Afghans arrivés en Belgique

C’est l’image emblématique de cette semaine, une petite fille afghane arrivée de Kaboul, sautillant lors de son arrivée sur le tarmac de l’aéroport de Melsbroek, en Belgique. Un symbole d’espoir et de soulagement pour les Afghans qui ont dû quitter leur pays. L’instant, photographié et filmé par plusieurs médias, dont l’agence de presse Reuters, a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux.

La fillette, qui semble accompagnée de ses parents et de sa sœur, a été rapatriée de Kaboul vers la Belgique via l’aéroport d’Islamabad au Pakistan. Elle a touché le sol belge, sous les caméras mais aussi l’objectif de Johanna Geron, la photographe de l’agence de presse Reuters, à l’origine du cliché.

Ce mercredi matin, le compte Twitter anglophone de Russia Today, chaîne télévisée russe qui compte plusieurs millions d’abonnées sur les réseaux, a partagé une version modifiée de la photo. On y voit des armes d’assaut et des explosifs qui ont été ajoutés dans le sac à dos des parents, avec en légende : "Est-ce que des terroristes bénéficient d’un billet gratuit pour l’Europe ?" suggérant que des Afghans armés posent les pieds en l’Europe.


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Une image, deux vérités

Sur les réseaux sociaux, plusieurs captures d’écran de la publication de Russia Today ont été relayées. Pourtant, une recherche sur le compte Twitter de RT ne nous permet pas de retrouver le tweet en question. La publication a en effet été supprimée mais une copie de celle-ci a été conservée dans les archives du web, prouvant qu’elle a bien été publiée le 25 août peu après 6h du matin.

L’image partagée par RT était accompagnée d’une légende verticale : "Attention : l’image a été photoshoppée". Cela dit, cette indication que la photo a été retouchée n’était pas aisément visible.

Preuve supplémentaire que cette image a été détournée, l’image originale, fournie par l’agence de presse Reuters, montre bel et bien la famille de réfugiés afghans arriver sur le tarmac de l’aéroport de Melsbroek sans armes ni explosifs. De plus, une vidéo de l’agence Belga vient étayer ce constat.

Après plusieurs recherches, notamment via la recherche inversée sur Google Image ou via notre outil de vérification Faky, il est possible de retrouver l’image originale, celle de Reuters, sans les armes dépassant des sacs à dos.

Des terroristes parmi les réfugiés ?

Revenons à la légende qui accompagnait le tweet avec la photo détournée. Le tweet mentionne la question "Certains terroristes obtiennent-ils un billet gratuit pour quitter l’Afghanistan ?", Russia Today s’interrogeant sur l’arrivée possible de combattants extrémistes sur notre sol. Le média affirme par la même occasion que "jusqu’à 100 Afghans évacués figurent sur les listes de surveillance des services de renseignement".

Sur cette question, le média spécialisé Defense One est plus nuancé et indique que sur 7000 Afghans, candidats potentiels à un visa spécial d’immigration, 100 d’entre eux avaient "une potentielle correspondance avec les listes de surveillance des agences de renseignement", citant ainsi une source officielle du gouvernement américain. Et d’ajouter que selon un autre responsable, "au moins, un des Afghans évacué de l’aéroport international de Kaboul avait des liens potentiels avec l’Etat islamique".


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Quid en Belgique ?

Pour ce qui est des réfugiés arrivant en Belgique, un pré-screening était effectué avant l’embarquement à l’aéroport de Kaboul. Une liste des personnes à évacuer d’Afghanistan avait été réalisée par les Affaires étrangères. Elles ont inscrit sur ces listes, outre les ressortissants belges, des personnes de nationalité afghane. Elles ont été identifiées comme étant des Afghans qui ont collaboré avec la Défense, l’OTAN ou les institutions européennes. Il s’agissait aussi de personnes désignées comme étant des défenseurs des Droits de l’homme.

Une seconde vérification a ensuite été réalisée lors de l’arrivée de ces personnes à la caserne de Peutie, après leur atterrissage à l’aéroport de Melsbroek. Il s’agit de contrôles d’identité en présence de l’Office des Etrangers, de la Sûreté de l’Etat et des services de renseignements militaires. Une vérification qui permet donc d’éviter l’arrivée de personnes en lien avec des organisations terroristes sur notre territoire.

Russia Today retire le post et présente ses excuses

La RTBF a tenté de joindre la rédaction de Russia Today pour comprendre les mécanismes qui ont poussé à la publication puis au retrait de cette illustration. Sans réponse pour le moment.

Signalons que le média a présenté ses excuses sur sa page Facebook ce vendredi 27 août : "Récemment, nous avons publié une image photoshoppée de réfugiés afghans fuyant Kaboul avec des armes attachées à leur sac à dos. Bien qu’il s’agisse d’une satire, le résultat s’est avéré trompeur et de mauvais goût. Bien qu’il y ait un avertissement indiquant qu’il s’agissait d’une image délibérément photoshoppée, il était à peine perceptible. Nous présentons nos sincères excuses à toute personne qui aurait pu prendre la photo pour la réalité ou être offensée par celle-ci."

Retirer le positif, garder le négatif… et déstabiliser les démocraties ?

La photo que Russia Today a partagée est donc une photo retouchée qui inclut une information tronquée. De plus, aucun lien ne redirigeait vers un article sur le site du média russe. Tout juste l’illustration s’accompagnait-elle d’une question visant à provoquer une réaction de son lectorat.


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Une technique qui, pour Nathalie Van Raemdonck, doctorante et experte en désinformation et réseaux sociaux à la Vrije Universiteit Brussel (VUB), permet de provoquer des émotions au travers de la narration de la peur : "En jouant sur ces peurs, ils savent que le sujet sera discuté et qu’il divisera la société. La mention 'image photoshoppé' leur permet de se protéger derrière une forme d’ironie mais ils sont bien au courant de ce qu’ils font. Ils veulent créer du chaos, du conflit pour désintégrer notre démocratie. Ils prennent cette photo qui représente beaucoup d’espoir, l’histoire de ces réfugiés qui quittent leur pays et ont recherché le côté possiblement négatif derrière l’évacuation de ces Afghans".

Pour l’experte, Nathalie Van Raemdonck, Russia Today, placée sous le contrôle direct du Kremlin, est considéré comme faisant partie des efforts de propagande déployés par la Russie à l’international : "Russia Today a l’air d’être un média public comme on peut en avoir en Belgique mais ils n’ont pas d’indépendance journalistique. Ils n’ont pas d’autonomie sur ce qu’ils disent. Il n’y a aucune critique contre Poutine ou le gouvernement russe. En Russie, ils ont presque un rôle de porte-parole du gouvernement russe. En dehors du pays, notamment à l’Ouest, ils ont aussi pris un rôle de propagande pour les intérêts russes".

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