Dix ans avant Koba LaD, la polémique Sexion d'Assaut et le concert maintenu de l'AB

Une polémique à caractère homophobe a failli emporter la Sexion d'Assaut.
Une polémique à caractère homophobe a failli emporter la Sexion d'Assaut. - © BERTRAND GUAY - AFP

Le rappeur Koba LaD ne se produira pas chez nous cet été au festival de Dour. Ni même au Garorock, au Main Square Festival, au We Love Green, au Vyv, à l’Insane, au Marsatac… Les déprogrammations de l’artiste s’enchaînent depuis le début de la semaine et la polémique liée à des propos qualifiés d’homophobes. En résumé : la capture d’écran d’un article évoquant le meurtre d’un jeune gay par son père, posté sur Snapchat avec le commentaire "Bien joué" attribué à Koba LaD. Ce dernier s’excuse mais s’embrouille expliquant dans une vidéo ne pas cautionner "ni le meurtre, ni l’enfant gay" (sic). Incompréhension une nouvelle fois corrigée dans un long texte. Mais trop tard: le rappeur à qui l’on doit "Train de vie" (60 millions de vues) ou encore "La C" doit faire une croix sur plusieurs dates, les organisateurs des festivals ne veulent pas être associés à son dérapage.

Des annulations décidées très rapidement, en l’espace de 48 ou 72 heures et une gestion de "l’affaire Koba LaD" qui tranche avec une polémique similaire, voici déjà dix ans. La Sexion d’Assaut, le premier groupe des désormais stars de la variété Maître Gims et Black M est pris dans une tempête. En juin 2010, la Sexion d’Assaut qui commence à se faire un nom dans l’univers du rap français, donne une interview au magazine International Hip-Hop. Lors de l’entretien, ils s’expliquent sur deux morceaux ouvertement homophobes "On t’a humilié" et "Cessez le feu". Lefa, un des membres, explique : "Pendant un temps, on a beaucoup attaqué les homosexuels parce qu’on est homophobes à cent pour cent et qu’on l’assume. […] Pour nous, le fait d’être homosexuel est une déviance qui n’est pas tolérable. […] L’homosexualité est loin de nos pratiques. On ne la comprend pas. On vient d’un milieu où il n’y en a pas."

A l’époque, les réseaux sociaux sont un peu moins puissants, ce qui explique peut-être le cheminement de la polémique. Car il faut attendre le mois de novembre 2010 pour que les propos ressortent. Sexion d’Assaut vient de sortir un nouvel album "L’Ecole des points vitaux" (qui se vendra à 400.000 exemplaires !) et doit se produire sur plusieurs scènes.

En France, les radios paniquent. NRJ et Fun Radio rayent la Sexion d’Assaut de leur playlist. Pourtant, Sexion d’Assaut cartonne sur les ondes et chez les disquaires avec des tubes comme "Désolé", "Casquette à l’envers", "Wati by night"… Des élus locaux demandent l’annulation des concerts. SOS Homophobie milite pour que les MTV Europe Music Awards n’invitent plus le groupe, qui doit assister à la cérémonie du 7 novembre. Un communiqué du label est diffusé : "Sexion d’assaut tient à s’excuser auprès de ceux qui ont été blessés ou choqués."

Le 31 octobre, Lefa donne une interview et rappelle le contexte de l’interview à International Hip-Hop. "Je me suis expliqué par rapport à cet article", introduit-il. "Il y a des propos qui ont été tenus et des propos qui nous ont été prêtés alors qu’ils n’ont pas été tenus. Et qui ont redirigé l’interview dans une dynamique qui n’est pas tout à fait fidèle à la dynamique qu’il y avait ce jour-là." En clair, c’est la faute de la journaliste à l’origine de l’interview. Celle-ci portera plainte pour diffamation.

Dans une autre déclaration, Lefa précise encore: "Les propos, que je reconnais avoir tenus, ne sont effectivement pas acceptables et je tiens avant tout à m’en excuser auprès des gens que j’aurais pu blesser. Je me suis rendu compte en vérifiant la signification du mot 'homophobie' que j’avais sorti une connerie plus grosse que moi. C’est vrai que j’ai grandi dans l’ignorance de ce que ce terme signifie vraiment. Mais ni moi ni le groupe ne sommes homophobes."

Le concert de l’Ancienne Belgique en 2010

Toujours est-il que la tempête est en passe d’emporter le groupe, qui se justifie tant bien que mal. Chez nous, en Belgique, le vent souffle également très fort. Le député flamand Jan Roegiers demande l’annulation du concert de Sexion d’Assaut à l’Ancienne Belgique (AB) prévu le 2 novembre 2010. Jan Roegiers proteste contre le fait que ce groupe vienne à l’AB, une institution subsidiée par la Communauté flamande. Côté francophone, la cheffe de file Ecolo à la Ville de Bruxelles Marie Nagy donne de la voix et annonce une interpellation au conseil communal.

L’AB publie un communiqué indiquant: "Conformément aux clauses statutaires de l’AB, aux clauses du contrat de location et au plan de diversité de l’AB en vigueur, l’AB ne tolérera pas de déclarations ou de comportements discriminatoires ou racistes sur scène ou dans son bâtiment. L’AB est donc pleinement occupée à analyser cette affaire." Le Centre pour l’égalité des chances suit également le dossier (comme on peut le lire dans son rapport annuel 2011).

Les jours passent et la polémique enfle. Mais le 2 novembre, le concert de la Sexion d’Assaut est maintenu. Les membres du groupe rencontrent les organisations LGBT de la capitale avant de monter sur scène. "Annuler un concert, c’est de la censure", explique Jochen Van der Worp de la Maison Arc-en-ciel qui privilégie le dialogue. Le soir, les neuf membres du groupe se donnent à fond pour leur public, ravi d’avoir pu assister au concert.

La page est-elle tournée? Pas vraiment ! En 2011, Sexion d’Assaut et la Fédération LGBT de France signent un accord. Le groupe s’engage dans la lutte contre l’homophobie et retire ses titres polémiques. "Les membres du groupe de rap Sexion d’Assaut s’engagent à continuer leur parcours artistique dans le respect des autres et de leurs différences, en excluant toute expression publique à caractère raciste, sexiste ou homophobe. La polémique est close", dit le communiqué officiel.

Brussels Summer festival

En 2013, les rappeurs sont invités au Brussels Summer Festival. Depuis la polémique de 2010, ils ont eu le temps de se refaire une virginité. Pour preuve, de nouveaux succès commerciaux comme "Avant qu’elle parte", "Ma direction", "Africain"… Mais la polémique reprend le dessus. Dans une interview à La Capitale, c’est le secrétaire d'Etat bruxellois Bruno De Lille (Groen), lui-même homosexuel, qui doit voler au secours de la Sexion. Il parle de donner une seconde chance au groupe. "Après les réactions fortes de la communauté LGBT, ici et surtout en France, les membres de Sexion d’assaut ont changé leur comportementIls ont même publiquement dit qu’ils regrettaient ce genre de propos."

Dix ans après, que reste-t-il de cette polémique? Un raccourci simpliste qui veut que l’homophobie est inhérente au monde du rap? D’abord et avant tout, une prise de conscience rapide de la diversité dans la société actuelle. Mais également la force des réseaux sociaux toute autre il y a une décennie. Snapchat n’existait pas, Facebook et Instagram en étaient à leurs débuts. Seul Twitter donnait le LA à une polémique. Mais à l’époque, le dialogue et la prise en compte des avis et du contexte prennent encore le pas sur le buzz et la condamnation immédiate. Il y a dix ans, les membres de Sexion d’Assaut ont également mesuré les conséquences d’un bad buzz sur leur carrière, ont rassuré leurs fans et la France entière. Depuis, Maître Gims a signé les plus gros titres de la décennie écoulée : "Bella" (plus de 400 millions de vues sur Youtube), "J’me tire", "Sapés comme jamais"… Black M, aujourd’hui sociétaire de la troupe des Enfoirés, a produit quelques classiques de la chanson française : "Sur ma route", "Je suis chez moi", "A l’ouest"….

Malgré ses marches arrières et sa condamnation de l’homophobie, Koba LaD pourrait payer sa nonchalance sur les réseaux. A moins que son public décide de lui reste fidèle, envers et contre tout.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK