"De plus en plus de professionnels du numérique se posent la question du sens des innovations" (L'ère des données 2.2)

Google Makes Gaming Announcement During Keynote At Gaming Industry Conference GDC (image prétexte)
Google Makes Gaming Announcement During Keynote At Gaming Industry Conference GDC (image prétexte) - © JUSTIN SULLIVAN - AFP

En créant des quantités astronomiques de données et en interconnectant les êtres humains, le secteur du numérique imprime une empreinte environnementale grandissante sur la planète.

La réponse du secteur face à ce problème ? Tout simplement, encore plus de technologies, encore plus de données. Un courant de pensées qui est depuis longtemps dominant dans l'industrie, poussé par une économie capitaliste de croissance, est le cornucopianisme : cette idée que les innovations technologiques résoudront les problèmes au fur et à mesure (et même avant) qu’ils (ne) se posent. Dans le rapport Smarter2030, l’industrie estime par exemple que des systèmes plus "intelligents" pourront, d’ici 2030, économiser dix fois plus d’émissions carbonées qu’ils en produisent. En d’autres mots, les innovations technologiques, principalement grâce à l’intelligence artificielle, permettront d’énormes avancées dans l’impact environnemental de nombreux secteurs, et ces avancées contrebalanceront l’impact intrinsèque du numérique.

Dans la réalité des faits, ces solutions numériques sont loin d'être aussi efficaces, notamment à cause de l’effet rebond, ou quand l’utilisateur final a un comportement qui annule, ou diminue fortement, l’effet bénéfique d’une nouvelle technologie.


►►► Quand améliorer l'efficience énergétique ne suffit plus, ou l'effet rebond dans le numérique


Au cœur de cette problématique, cette incapacité du secteur à considérer l'impact sociétal des technologies qu'elle développe autrement que sous l'angle du bénéfice économique.

Paroles d'expert
L’industrie se concentre très fort sur des prévisions de chiffres, plutôt que sur des usages et des impacts socio-écologiques positifs des technologiques. Car malheureusement, dans notre économie de croissance des capitaux, l’avenir que les économistes ont réussi à implémenter et objectiver, c’est avec des chiffres sur les gains de production, sur les volumes de vente. Cela fait longtemps que l’on est gouverné par ces indicateurs de chiffres de performance, et cette manière de fonctionner ne permet pas d’avoir une vue sur l’impact socio-écologique du numérique.

Le numérique peut en effet apporter des gains écologiques substantiels dans certains domaines, mais il faut alors que les recherches soient à 100 % tournées vers cette recherche du gain, et pas sur vendre et faire du chiffre. Sinon, les gains potentiels du numérique vont être plombés par l’impact propre du numérique.
— David Bol, professeur en circuits et systèmes électriques à l'UCLouvain

Ces dernières années, une certaine quête de sens est née parmi les experts, chercheurs, ingénieurs et professionnels du domaine. Sans remettre en cause fondamentalement le besoin d’innovations technologiques, de plus en plus de voix s’élèvent afin qu’une réflexion autour de la finalité de ces nouvelles technologies soit menée, au moment même de son développement.

Paroles d'expert
Depuis 100 ans, à l’échelle technologique large, et 50 ans, à l’échelle de la technologique numérique, on continue à innover sans savoir à quoi ça pourrait bien servir, en se disant qu’il y aura toujours bien quelqu’un pour créer une application pour utiliser ces nouvelles capacités technologiques. Et c’est ça, le réel problème : c’est de mettre en avant, à la base de la réflexion, le développement technologique, mais pas les usages que l’on peut en faire.

Le numérique reste dans le progrès pour le progrès, pour assurer sa viabilité économique, du côté du management, de la stratégie marketing. Par contre, ce qui change très fort, c’est la volonté des professionnels du domaine de travailler dans les entreprises qui ont une finalité positive, et qui ne sont pas basées sur cette tendance à l’innovation à tout prix. Aussi bien au niveau des jeunes ingénieurs, que des professionnels dans le milieu depuis des dizaines d’années. Ils se posent des questions importantes et certains changent d’employeurs pour des questions de sens. Donc je pense qu’il y a quelque chose qui se passe à ce niveau-là, et je pense que ça peut avoir un impact, à partir du moment où l’on arrive à suffisamment poser les questions du sens de l’innovation, par rapport à la viabilité économique.

J’ai cet exemple d’un chercheur, qui travaille dans un centre de recherches renommé au niveau mondial, et qui m’expliquait qu’il avait élaboré un développement technologique qui allait augmenter le débit de la fibre optique d’un facteur quatre. Et puis juste après, il m’a demandé si j’avais une idée d’à quoi ça pourrait servir. C’est très symptomatique du monde économique dans lequel on vit, à baser la croissance économique sur le progrès, et les innovations.
— David Bol, professeur en circuits et systèmes électriques à l'UCLouvain

"L’ère des données" est un dossier web d’une dizaine d’articles, publiés durant tout le mois de décembre, qui questionne l’impact environnemental du numérique, et la démarche de sobriété numérique.

1er décembre // L’ère des données 1.0 : Le constat chiffré

8 décembre // L’ère des données 2.0 : Quelles réponses de l’industrie du numérique face au défi environnemental ?

15 décembre // L’ère des données 3.0 : Les habitudes de consommation des internautes au centre de la démarche de sobriété numérique

22 décembre // L’ère des données 4.0 : Cas particuliers

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Ressources software : Brad Arnett (https://codepen.io/bradarnett/pen/dNEbzB) et AnneD Osuch (https://codepen.io/devcodetips/pen/LGRJEo)


 

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