De l'évolution de l'Homo digitalis, et ses premiers pas vers la sobriété numérique (L'ère des données 3.1)

La vidéo est le medium le plus gourmand en données
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La vidéo est le medium le plus gourmand en données - © Photo by Rachit Tank on Unsplash

Consulter ses mails, regarder rapidement une vidéo sur les réseaux sociaux, envoyer une photo marrante à son collègue, partager une bonne blague entendue à un coin de rue avec Facebook messenger. En quelques années à peine, ces activités sont devenues une part intégrante du quotidien de l’Homo digitalis. Mais, vaquant à ses occupations, il.elle a beaucoup de peine à prendre conscience de l’impact de son utilisation constante et massive de données numériques.

Notre dossier "L’ère des données" s’est dans un premier temps intéressé à l’impact environnemental de la partie hardware d’internet, c’est-à-dire l’infrastructure permettant son fonctionnement. Et de poser plusieurs constats :

Le troisième volet de notre dossier va donc se consacrer aux internautes, à leurs habitudes de consommation, en lien étroit avec les softwares, ces programmes informatiques et applications qui sont l’interface entre le monde des données et celui des humains. Et d’aborder le concept de sobriété numérique.


Moins de blabla, plus d’action ? Allez directement en deuxième partie de cet article, qui explique comment repenser sa manière de surfer sur internet afin de moins consommer de données.


Dix ans d'évolution numérique, et sociétale

Dix ans. Il aura fallu à peine dix ans pour qu’un objet se retrouve dans chaque poche ou sac de toute personne croisée dans la rue. Dans l’histoire d’internet, le smartphone est certainement l’invention qui aura le plus bouleversé la relation de l’Homo digitalis au monde virtuel du World Wide Web, en créant un lien permanent entre les deux parties.

Arrivée des smartphones, prise de pouvoir des réseaux sociaux et développement du cloud : l’infrastructure supportant l’échange de données a dû s’adapter à ces évolutions et s’est donc développée en conséquence, afin de fournir un internet toujours plus rapide. Cerise sur le gâteau, cette nouvelle puissance du net a permis la naissance, rapide et phénoménale, du streaming vidéo. Toutes ces innovations numériques ont profondément redéfini les relations familiales, amicales, professionnelles au sein de notre société.

L’arrivée du streaming vidéo dans les foyers est certainement un exemple qui résume assez efficacement l’impact du numérique dans nos habitudes quotidiennes.

Plus on consomme, plus internet grossit, et vice-versa

Dans l’imaginaire de beaucoup d’entre nous, internet, c’est surtout un écran où s’affichent des informations, et un modem. Dans les coulisses, pourtant, c’est toute une infrastructure de serveurs et réseaux qui grossit et évolue sans cesse. Et logique capitaliste oblige, l’évolution de cette infrastructure est intimement liée à la demande de données des utilisateurs.

Sauf qu’ici, prédire l’évolution de la demande est très complexe, vu l’infinité de services et contenus que la data génère. Et pourtant, ces dernières années, c’est le streaming vidéo qui mène la danse. A la fois du côté du développement des data centers, car la vidéo est un des médiums les plus gourmands en données, que du côté de l’accroissement des capacités des réseaux (surtout mobiles) à acheminer les données.

Preuve de l’illustration de ce délicat équilibre entre développement des infrastructures et consommation de services numériques : une corrélation a été prouvée entre la vitesse d’internet dans les foyers et le nombre de souscriptions à un service de streaming vidéo ; et la consommation de vidéos en streaming est considérée comme un facteur clé dans l’expansion de l’infrastructure du numérique par les experts du secteur. En d’autres mots, plus un utilisateur aura un internet rapide, plus il sera tenté de consommer du streaming vidéo ; et dans l’autre sens, plus les vidéos en streaming seront visionnées, plus l’infrastructure sera développée pour offrir un internet plus performant.

On ne regarde plus la TV (ni la radio) comme avant...

Regarder la TV, ce n’était pas forcément mieux avant, mais en tout cas, c’était bien différent. Toute la famille assise tranquillement sur le canapé du salon, à regarder un seul programme, à une heure bien définie ? Une scène qui se jouait souvent le soir dans les foyers il y a encore une dizaine d’années, mais qui tend à disparaître du quotidien familial.

Actuellement, on se dirige vers un modèle multivision et multitâche : chacun peut regarder le programme de son choix, sur l’appareil qui lui convient et ne pas rester passif devant un film, une série, en surfant ailleurs sur internet pour tweeter, faire un selfie, lire un article à propos du film que l’on est en train de visionner, etc. Rien ne sert de décrire de long en large ce modèle, tout le monde le vit au quotidien.

Mais ces nouvelles habitudes font plus que redéfinir la dynamique familiale et de communication : elles poussent les fournisseurs de contenus à s’adapter, face à ce nouveau paradigme qui s’est installé : pour avoir du clic, mettez de la vidéo.

En conséquence, alors que du texte ou un fichier audio peuvent suffire pour livrer une information, la tendance est à tout transformer en vidéo afin d’attirer le clic. Preuve en est, la radio est devenue filmée, parfois juste pour voir la tête du.de la présentateur.trice.

Le numérique, un outil de résilience « gâché par des vidéos de chat »

Pour un même message, les quantités de données générées et consommées explosent. Et l’on est face à une boucle infinie, où innovations technologiques et comportements humains se renforcent mutuellement dans une escalade de consommation de données.

Le système numérique, tel qu’il fonctionne maintenant, ne peut tenir encore qu’une génération, soit 35 ans, à cause principalement de l’épuisement des minerais. Se sevrer du numérique, c’est inenvisageable. Le numérique est indispensable, dans un usage critique du quotidien comme passer un scanner, réguler le trafic aérien. Si on l’enlève, la société s’effondre.

Mais le numérique est un formidable outil de résilience face à l’effondrement en cours de l’humanité. C’est un formidable outil de communication. Donc, d’un côté, c’est un formidable outil pour répondre à la crise, et on est en train de le gâcher en regardant des vidéos de chat. Il y a urgence à permettre à l’humanité de se donner une marge de manœuvre, afin que ça tienne plus qu’une génération, au lieu de précipiter l’effondrement : se donner la chance d’une transition.
— Frédéric Bordage, cofondateur de GreenIT et expert en numérique durable

Face à ce constat, les notions sobriété numérique et d’écoconception ont émergé ces dernières années. Avec ce principe de base : il faut éviter de créer et de consommer de la donnée. La création de données, se situe du côté des concepteurs de logiciels et fournisseurs de contenus, une thématique abordée dans la version 3.2 de ce dossier. Côté consommation, c’est le comportement utilisateur qui doit évoluer, l'internaute devant réaliser la quantité de données qu'il utilise chaque jour, et essayer de la réduire au maximum, comme il le ferait pour sa consommation de carburant ou d'électricité.

Quelques astuces simples pour surfer plus vert

Parmi les chercheurs et experts de l’impact environnemental du numérique, une réflexion revient souvent : on éloigne de plus en plus l’utilisateur de l’impact de son utilisation d’internet. D’un côté, l’infrastructure qui soutient le numérique est finalement très peu visible, et de l’autre, l’utilisateur n’a globalement pas la connaissance des capacités des appareils qu’il utilise. Le numérique veut nous simplifier la vie, et ce faisant, il veut éviter que l'on se pose des questions sur son fonctionnement intrinsèque. Avec le cloud, tout un chacun n’a même plus besoin de disques durs pour stocker ses données, il n’y a donc aucun moyen de prendre conscience des données stockées, générées, échangées.

Un autre problème fondamental dans la sensibilisation de l’internaute de son impact environnemental, c’est l’aspect illimité des abonnements proposés. Notre facture d’eau, de gaz, d’électricité augmente si notre consommation augmente. Pour les données, ce n’est plus le cas. On peut en consommer 30GB ou 1000GB par mois, le montant à payer restera le même. Et les abonnements mobiles sont tout doucement en train de suivre cette voie. Le levier économique est alors très difficile à activer pour faire changer les comportements.

Un énorme travail de conscientisation doit donc être mené. Et de proposer quelques pistes de réflexion dans ce dossier.

 

1. Visualiser l’impact de son surf sur internet

Différents outils ont été développés afin que l’internaute visualise clairement l’impact de sa présence sur internet. L’un d’entre-eux, proposé par " The Shift Project " est très facile d’utilisation et très efficace: sous forme d’un module complémentaire Firefox et d’une application mobile, le Carbonalyzer va analyser le type de contenu que l’on consulte dans notre navigateur, et fournir des données de data et d’électricité consommées, et estimer le CO2 émis. Installez-le, et les résultats seront souvent édifiants : observez le compteur tourner alors qu'une vidéo en 4K est visionnée : chaque dix secondes, c'est l'équivalent de l'électricité d'une charge complète de smartphone qui est consommée. Ou encore, c'est comme si vous rouliez à 5km/h dans votre voiture, en termes d'émission de CO2.

2. Choisir le bon écran et la bonne résolution

Posez-vous la question : ce que je regarde mérite-t-il un grand écran et/ou une grande résolution* ? Une interview de radio filmée ? L’image apporte peu par rapport au son, une résolution minimale, sur un petit écran, sont tout à fait suffisants.

Si vous regardez un film sur votre smartphone, posez-vous la question de la résolution d’écran de votre appareil, et ne paramétrez jamais une résolution vidéo qui va au-delà de cette limite technique. Actuellement, de plus en plus de vidéos sont proposées en 4K, pourtant, une majorité des appareils (PC, smartphones, TV) n’ont pas une résolution aussi élevée. La plupart d’entre eux sont en HD, soit 1080p, et sont incapables d’afficher du vrai 4K. Sachant qu’une vidéo 4K peut peser jusqu’à 10 fois plus lourd qu’une vidéo HD, ce choix conscient de la résolution fait vraiment la différence.

Également, si vous regardez une vidéo sur votre smartphone, une résolution de 360p ou 480p est souvent amplement suffisante pour l’œil humain qui, sur un écran si petit, ne perçoit pas tellement la différence de résolution par rapport à du HD.


Résolution et dimension d'écran, quelle différence ?

La résolution d'un écran est le nombre de pixels qu'il va afficher. Une résolution HD, ou 1080p, va ainsi compter 1980 x 1080 pixels. Le 4K compte lui 3840 x 2160 pixels. A ne pas confondre avec la dimension d'un écran, qui se compte en pouces. Ainsi, un écran de TV de 40 pouces en HD va afficher des pixels plus grands qu'un smartphone HD de 7 pouces.

Une manière de visualiser ce concept est tout simplement de changer la résolution de votre écran de PC dans les paramètres : plus on diminue la résolution, plus l'affichage deviendra "grossier" et flou, car le nombre de pixels pour remplir l'écran diminue, alors que la taille de l'écran reste la même. Les pixels doivent donc s'agrandir pour occuper tout l'écran.


 

3. Favoriser le réseau fixe par rapport au réseau mobile

Pour une même quantité de données, un réseau mobile va consommer entre trois fois et dix fois plus qu’un réseau fixe. Prétélécharger une vidéo, un podcast, un document afin d’y avoir accès en déplacement sans réseau mobile est donc un bon réflexe pour l’environnement. Toutes les applications de podcasts proposent cette option, mais pour le streaming vidéo et audio, il faut soit payer un abonnement premium, soit passer par des voies détournées afin de pouvoir disposer du contenu en offline.

4. Contourner les pièges des designs addictifs

Les fournisseurs de contenus et plateformes web n’ont qu’une finalité : être lus, vus, consultés. Pas étonnant donc qu’ils développent des stratégies tout pour garder et capter l’attention de l’internaute… parfois à ses dépens. C’est le principe du design addictif, qui sont au final des méthodes plutôt simples, mais très efficaces, afin que l'internaute perde toute notion de temps et se retrouve coincé dans "le trou noir de l'internet". Cette stratégie marketing, ainsi que la question plus générale de la conception des logiciels, sont développées dans la version 3.2 de notre dossier.

5. Soyez curieux du fonctionnement du numérique

Plus vous comprendrez comment fonctionne votre PC ou smartphone, ou la structure de l'architecture d'internet, plus vous aurez le contrôle des données que vous consommez, mais aussi de celles que vous partagez. Le web regorge de forums d'entraide, de programmes open sources et/ou libres, de tutoriels ou formations permettant de mieux comprendre le monde du numérique, afin de mieux se protéger de ses dérives.


"L’ère des données" est un dossier web d’une dizaine d’articles, publiés durant tout le mois de décembre, qui questionne l’impact environnemental du numérique, et la démarche de sobriété numérique.

1er décembre // L’ère des données 1.0 : Le constat chiffré

8 décembre // L’ère des données 2.0 : Quelles réponses de l’industrie du numérique face au défi environnemental ?

15 décembre // L’ère des données 3.0 : Les habitudes de consommation des internautes au centre de la démarche de sobriété numérique

22 décembre // L’ère des données 4.0 : Cas particuliers

Ressources graphiques : Freepik, SmashIcons, Icon Pond et itim2101 sur FlatIcons.
Ressources software : Brad Arnett (https://codepen.io/bradarnett/pen/dNEbzB) et AnneD Osuch (https://codepen.io/devcodetips/pen/LGRJEo)


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