Dans le rétro : Broadway, FBI et grande musique, il y a 30 ans disparaissait Leonard Bernstein

Les Sharks et les Jets se disputent pour le contrôle du territoire, à Harlem, New-York. Les premiers sont d’origine portoricaine, les deuxièmes sont descendants d’immigrés européens (Polonais, Irlandais…). Avec ses danses effrénées, ses chorégraphies sophistiquées et ses thématiques sociétales, West Side Story va devenir un véritable phénomène.

Nous sommes en 1957. Créée à Broadway, la comédie musicale va très vite connaître un succès considérable. Et bientôt s’exporter sur les plus prestigieuses scènes des grandes capitales culturelles. En 1961, un film sera réalisé. Avec 10 oscars à la clef. West Side Story est toujours, à l’heure actuelle, montée et remontée à travers le monde. Indémodable, constamment réinventée. Et Steven Spielberg s’apprête à remettre l’histoire sur le devant de la scène avec son film, très attendu, qui arrivera bientôt dans les salles obscures. La musique de ce chef-d’œuvre est signée Leonard Bernstein.

Né le 25 août 1918 dans le Massachusetts, Leonard Bernstein deviendra l’une des figures les plus importantes de la musique au XXe siècle. Pianiste, très tôt influencé par le jazz et le swing, passionné par Gustav Mahler, il sera l’homme des premières. Premier musicien américain à être directeur musical de l’Orchestre Philarmonique de New-York, premier compositeur américain à diriger La Scala de Milan, premier à faire de la vulgarisation musicale à grande échelle à la télévision… Pianiste de génie, il tombe dans la musique tout petit.

Et puis un beau jour, l’année de mes 10 ans, ma tante Clara a dû quitter Boston où nous habitions. Elle ne savait pas quoi faire de quelques meubles encombrants parmi lesquels un énorme piano droit sculpté. On l’a donc entreposé chez nous avec des chaises rembourrées. Je l’ai vu, j’en suis tombé éperdument amoureux et je le suis toujours.

Leonard Bernstein

Passion et transmission

Les musiciens dits "classiques" ne sont pas forcément les personnes les plus populaires de leurs temps. Bernstein, si. L’américain, né de parents juifs ukrainiens, s'est fait connaître du grand public grâce à un nouveau média apparu après-guerre : la télévision. Dirigeant le Symphony on the air Orchestra, au mitan des années 50, il parvient à rendre la musique classique populaire sur le petit écran. Bien vite, le directeur du Philarmonique de New York va présenter sur les ondes des programmes de vulgarisation et de mise en avant de la musique classique. Notamment destinés aux enfants, ils rencontreront un grand succès. Car Bernstein est du genre éclectique. Maître du jazz et de l’opéra, il peut très vite passer à d’autres styles, comme le rock ou les musiques latines, comme le précise cet article de France Musique. Fan des Beatles et autres groupes à la mode, il analyse leurs chansons comme des symphonies de Beethoven. Gershwin, il l’adore. Au même titre que Mozart. Pour lui, tous les genres musicaux sont importants. L’élitisme, très peu pour Bernstein. Ses "Young People’s Concerts", entre 1958 et 1973 jouiront donc d’un retentissement considérable, plus de dix millions de téléspectateurs à chaque édition du programme de 55 minutes.

FBI à l’écoute

Autre facette de la vie du maître, il n’y a pas que les jeunes qui s’intéresseront à lui. Le FBI sera aussi sur ses arrières. En effet, Bernstein détonne aussi dans ses engagements. Et voguera souvent à contre-courant de l’opinion des élites. N’hésitant pas, de surcroît, à les mettre au grand jour. Humaniste et éternel partisan des ponts plutôt que des fossés entre les peuples, populaire, ça ne va pas lui attirer que des amis. Début des années 50, la "chasse aux sorcières" fait rage au pays de l’Oncle Sam ("chasse" aux communistes, menée à l’initiative du sénateur Joseph McCarthy). Il est soupçonné d’être communiste. En 1951, il apparaît dans une liste des personnes jugées dangereuses par le FBI. Ses moindres faits et gestes seront épiés. En 1953, son passeport est suspendu. Pour le récupérer, il doit prouver qu’il n’est pas "rouge". Le FBI relâchera un brin sa pression peu après, et pendant une bonne décennie. Profondément pacifiste, son soutien pour la cause anti-guerre du Vietnam et pour la défense des droits des Afro-Américains le placera à nouveau sous les projecteurs des "fédéraux". Nous sommes au début des années 70. Bernstein en rajoute une couche en côtoyant un prêtre, dans le cadre de la conception d’une nouvelle œuvre, une messe. Elle doit s’appeler "Mass" et sera jouée lors de l’inauguration, qui doit avoir lieu en grande pompe, du Kennedy Center, à New York. Ce prêtre est en prison. Il est militant anti-Vietnam. Les voyants d’alerte du FBI scintillent de mille feux. L’agence américaine pense que Bernstein pourrait se saisir de l’occasion pour faire passer des messages anti-guerre et antigouvernementaux dans les passages en latin de son œuvre. Tout ça devant le président Nixon et les huiles de l’administration.

Le FBI sera un temps sur les dents mais finalement l’histoire ne retiendra pas un scandale. Nixon ferra cependant l'impasse sur "Mass", et le maestro devra se contenter d’une critique négative dans le New-York Times du lendemain. Cette "messe" est considérée maintenant comme une œuvre majeure dans la musique du XXe siècle.

Bernstein aura néanmoins été sous surveillance durant 35 ans.

Pour en savoir plus, retrouvez cette chronique de France Musique :

International

Reconnu de son vivant comme un artiste primordial, il marquera l’histoire du Philarmonique de New-York. Ensuite, ce seront ceux d’Israël, de Vienne, d’Amsterdam, de Londres et enfin de Berlin. C’est d’ailleurs dans la capitale allemande bientôt réunifiée qu’il dirigera des musiciens des quatre zones d’occupation lors de la destruction du mur en 1989. Rostropovitch et son violoncelle au pied de la structure en béton resteront une des images fortes de l’événement. Le russe et l’Américain s’étaient déjà rencontrés, notamment à Paris en 1976.

Baguette magique 

A l’heure actuelle, son œuvre, inclassable, composée d’opéras, de comédies musicales, de messes, de piano, mais aussi de réflexions et d’émissions de télévision, est maintenant considérée comme constellée de chefs-d’œuvre. Ouvertement bisexuel dans une période où il n'était pas simple de l'afficher, Bernstein aura trois enfants. Entré dans la légende, bientôt héros d’un biopic réalisé par Bradley Cooper, il a sa place au panthéon des musiciens et des personnalités américaines de la deuxième partie du siècle dernier.

Retrouvez la séquence "Le Clic" sur La Première, du lundi au vendredi à 6h57

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