Crise de la presse écrite: "Ce n'est pas parce qu'on bascule vers le digital qu'on perd nécessairement de l'emploi"

Ce matin, les lecteurs du journal régional L'Avenir ont découvert un numéro particulier, composé de 25% de pages blanches. C'est la réponse des employés face à l'annonce de la suppression de 60 équivalents temps plein au sein du groupe, soit un quart des effectifs.

Une annonce symptomatique de la situation de la presse écrite ? Olivier Standaert, professeur en information et communication à l’UCL, est l'invité de Matin Première de ce mercredi, parle d'une transition du business model du papier vers le numérique. "Effectivement, sur les 20 ou 30 dernières années, il y a des journaux qui ont purement et simplement stoppé leur édition et d’autres qui sont en train de se convertir petit à petit vers les supports numériques. C’est effectivement une tendance lourde qui s’accompagne souvent de restructurations qui affectent aussi notamment l’emploi. C’est quelque chose qu’on voit effectivement dans à peu près tous les marchés occidentaux."

Le local ne s'en sort pas si mal

Et de préciser que l'information locale s'en sort pas si mal en termes d'érosion des ventes. "La presse quotidienne régionale, en termes de combat contre l’érosion des ventes, s’en sort parfois mieux tendanciellement que les généralistes ou la presse nationale. À l’étranger, vous avez également des quotidiens locaux, voire hyper locaux, par exemple un journal pour des villes, qui ne s’en sortent parfois pas plus mal. C’est simplement le fait que pour la presse quotidienne, qu’elle soit locale ou qu’elle soit nationale, il y a la conversion vers un nouveau modèle d’affaires. Aujourd’hui, la plupart de ces modèles doivent évoluer. Le print, les journaux papier, sont en érosion structurelle, lente et probablement inéluctable, mais on n’arrive pas à monétiser aussi bien les contenus numériques qu’on le faisait jadis sur le papier. Donc, régional ou pas régional, c’est un combat qui concerne tout le secteur."

L’Association des journalistes professionnels réagissait hier en disant que la décision prise par L’Avenir va un peu à contresens de ce qui doit justement se faire aujourd’hui dans ce secteur de la presse papier, c’est-à-dire réussir aujourd’hui à miser sur la qualité de l’information proposée. Un quart d’emplois en moins, ça veut dire du contenu en moins, ça veut dire des journalistes peut-être mis sous pression pour produire plus. "Il y a clairement une question à se poser à ce niveau-là, au niveau de la qualité et de la cohérence du projet éditorial d’un journal, confirme Olivier Standaert. Aujourd’hui, quand on regarde la tendance à l’international, les journaux qui parviennent à relancer leurs ventes et à réinventer leur rapport à leur public, ce sont des journaux qui ont effectivement investi tôt ou tard dans des infrastructures, de la formation des journalistes et de l’éditorial au sens large. Il faut avoir un projet éditorial cohérent et fort."

"L’Avenir en avait développé un ces dernières années, et effectivement, cette inquiétude-là est tout à fait légitime et on peut se demander comment va évoluer la cohérence éditoriale de L’Avenir maintenant que 60 équivalents temps plein vont disparaître. C’est une vraie question qui doit se poser et effectivement cette inquiétude-là, on peut la comprendre en interne pour L’Avenir, mais même de manière plus générale pour la force de frappe des journaux quotidiens qui ont un rôle crucial à jouer dans l’alimentation du débat de l’information au niveau de la société."

Les médias traditionnels doivent se demander quelle est leur plus-value

"La diversité et la quantité d’informations disponibles sont vraiment larges, je pense, aujourd’hui, et pas que via les médias traditionnels. Par contre, pour les médias traditionnels, ce qu’eux doivent vraiment penser, c’est quelle est leur plus-value, quelle est leur valeur ajoutée par rapport à toutes les autres sources d’information ? Et là effectivement, on peut le tourner comme on veut, investir dans des ressources journalistiques, dans la formation de ces journalistes, dans leur transition vers des médias numériques est certainement un aspect fondamental. Est-ce que le lecteur va s’y perdre ? Quand un journal s’affaiblit, ça peut effectivement avoir des conséquences sur le lectorat, mais il est encore trop tôt pour dire dans quelle mesure ce qui se passe ici va à terme ou pas modifier l’affinité du public pour les éditions de L’Avenir."

Et de l'affirmer : la clé, aujourd'hui, c'est une transition vers le numérique, et ça ne signifie pas forcément des pertes d'emploi sur le moyen terme. "Il y a des modèles, il y a des journaux qui sont complètement passés au digital : La Presse au Canada, l’Independant en Grande-Bretagne et il y en a en Finlande aussi. Ces journaux-là ont des staffs de journalistes tout aussi étoffés globalement qu’ils ne l’avaient à l’époque du print. C’est simplement le modèle et la distribution qui ont changé. Donc, ce n’est pas parce qu’on bascule vers le digital qu’on perd nécessairement de l’emploi. Au contraire, le digital implique de connecter l’intelligence et la spécificité journalistique avec beaucoup d’autres métiers, et ça peut vous créer des ramifications vers beaucoup d’autres activités en termes de diversification. Donc non, ce n’est pas une nécessité ni une fatalité du tout."

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