Cher Corps : Un livre-vérité qui nous parle du rapport, aujourd'hui, que les femmes ont avec leur corps.

Cher Corps
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Cher Corps - © Delcourt et Bordier

Le corps : apparence, d’une part, intimité totale d’autre part… Léa Bordier, sur sa chaîne You Tube, laisse la parole aux femmes… Des témoignages sans tabou, intelligents et " sociologiques "…

C’est de l’uniformité que naît l’ennui… C’est dire que seule la " différence " sous toutes ses formes peut éveiller l’intérêt, la passion, la mort de l’ennui, donc le début de l’intelligence.

Et c’est le corps, d’évidence, qui est le premier vecteur visible de cette " différence ".

Notre société n’est pas une société de tolérance, loin s’en faut, et elle met de plus en plus le regard au centre de toute communication, donc l’image que l’on donne de soi, l’impression que les autres ressentent en nous voyant, cette société encore et toujours machiste est parfois (souvent) source de véritables problèmes d’identité.

Léa Bordier donne la parole, ici, et sur son site, ) ces problèmes identitaires, toujours profondément ancrés au quotidien des femmes qui font des mots les voyages vers leurs souffrances, leurs questionnements, leurs vécus.

Elle recueille des témoignages de femmes qui, pour une raison ou une autre, à une époque proche ou ancienne de leur existence, ont connu des difficultés à vivre avec leur corps. Douze femmes et douze dessinatrices forment ainsi la colonne vertébrale de cet album qu’on pourrait qualifier de " nouvelles graphiques ".

Et c’est le portrait de notre monde que nous offre cet album, un album qui plonge dans la pluralité des corps, la pluralité des expériences, tout au long de confidences qui nous permettent de comprendre, d’aimer, au sens le plus large du terme.

Il y a Marie-Paule, âgée de 71 printemps, qui nous parle de l’âge, certes, mais de la nécessité, surtout, à ne jamais faire marche arrière. Il y a Lena, 14ans, que sa précocité physiologique a fait souffrir jusqu’à ce qu’elle s’accepte totalement. Il y a Emma, 22 ans, homosexuelle et violée, qui a trouvé un sens à sa vie et à sa douleur.

Il y a Shonah, 22 ans, qui parle sans détour et avec une précision presque scientifique de la douleur pendant les rapports sexuels, et de la nécessité à apprendre à s’aimer.

Il y a Blaise, qui ne se reconnaît pas dans les codes sexuels habituels, et qui veut, simplement, remettre les choses au clair. Il y a Sophie, rescapée meurtrie de l’attentat au Bataclan, qui veut redevenir elle, en usant de l’espoir comme arme de reconstruction.

Il y a Lucie, qui nous fait découvrir le monde du tatouage et qui se refuse à cacher sous quelque forme artistique que ce soit la souffrance physique qui fut sienne. Il y a Mathilde, 33 ans, qui est grosse et ce n’est pas un gros mot ! Aurélie, elle, nous parle de l’anorexie et du besoin de s’apaiser pour se restaurer à soi. Il y a Mayalan, 27 ans, noire de peau et ronde de chairs, qui ne veut qu’éduquer les autres à l’acceptation de soi, tout en s’éduquant elle-même à accepter les autres. Il y a Camille, 22 ans, handicapée et trouvant son bonheur dans le simple fait d’être en vie. Et puis, finalement, il y a Mai, 40 ans, qui combat ses peurs les plus intimes en ne cherchant plus sa beauté dans le regard des autres.

La construction de ce livre en chapitres qui sont autant de nouvelles dessinées, c’est ce qui permet à tous ces témoignages de rendre compte avec éclectisme de ce qu’est le rapport au corps.

Un éclectisme que l’on retrouve, d’ailleurs, dans le dessin, dû à douze dessinatrices très différentes les unes des autres, mais qui, et cela se sent, se sont voulues parties prenantes de ce recueil consacré au corps de la femme, avec toutes ses beautés, avec toutes ses espérances.

Je ne vais pas toutes les citer, mais je tiens à mettre en évidence certaines d’entre elles, oui…

Carole Maurel, la plus classique de toutes, et dont le graphisme est en osmose avec le sujet traité.

Karensac, qui réussit avec pudeur à rendre tangible et visible la douleur d’une rescapée de l’horreur intégriste.

Et Mademoiselle Caroline dont le trait magnifie les rondeurs opulentes de Mathilde et prouve que tout peut n’être, physiquement, que beauté et désirs à partager…

On pourrait qualifier cet album de bd sociologique… Féministe aussi, puisqu’il peut créer, j’en ai la conviction, une réflexion chez tous les lecteurs, les hommes aussi, une réflexion sur ce qui est beau, ce qui fait la force du vivre, ce qui peut, véritablement, créer la tolérance, celle de l’apparence comme du vécu !

C’est un livre intelligent, c’est un livre poignant, c’est un livre souriant. C’est un livre qui fait corps, totalement, avec son sujet !

 

Jacques Schraûwen

Cher Corps (auteure : Léa Bordier – dessin : douze dessinatrices – éditeur : Delcourt)

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