Charlie Hebdo: comment parler des attentats terroristes dans les médias ?

Comment parler de terrorisme dans les médias
Comment parler de terrorisme dans les médias - © LUIS ACOSTA - BELGAIMAGE

En marge des évènements tragiques de la semaine dernière à Paris, c'est le moment de tirer des bilans sur le plan de la communication médiatique. Avec éventuellement des sanctions à l’appui.

Le CSA, le Conseil supérieur de l'audiovisuel français, a invité ce jeudi les patrons des médias à faire le point, pour déterminer s'il y a eu ou non des dérapages, et les sanctionner le cas échéant.

Olivier Schramek, le directeur du CSA français, pointe un certain nombre d'éléments qui ont été communiqués et qui, sur le plan journalistique étaient exacts, mais qui pouvaient mettre en péril la tâche des forces de l'ordre.

Il s’agit des informations sur l’identité des terroristes, l’identité et le nombre des otages, les échanges en direct entre des journalistes et les acteurs du drame, des images, parfois très crues, qui ont été diffusées pendant les directs et qui concernaient les victimes de ces actes terroristes.

Le Conseil de l’audiovisuel va jouer son rôle, qui est de contrôler, et éventuellement de sanctionner les journalistes ou les patrons de media qui ont transmis ces informations.

En Belgique, l’Observatoire du récit médiatique est là pour cadrer les prestations des journalistes, principalement sur le plan de la déontologie. Marc Lits, son directeur, répond à trois questions à propos de la couverture des attentats de Paris.

Q:  Est-ce que pour vous il y a eu des dérapages dans la façon dont a été traitée l'information sur les attentats. Sur les médias français, mais aussi les nôtres?

R: "Des dérapages, euh… Il y a quand même eu des traitements qui étaient peut-être excessivement rapides, sans prise de distance, nécessaire quand on donne des informations sur ce qui se passe à l’intérieur d’une prise d’otages. Parce que là, c’est vrai que ça a pu mettre en question le travail des journalistes, le fait que l’on ait parlé des otages qui étaient dans la chambre froide dans l’épicerie casher de la porte de Vincennes à un moment donné, parce qu’à ce moment-là, si le terroriste avait entendu ces informations, il aurait pu descendre dans la chambre froide et tuer encore trois ou quatre personnes. Alors c’est évident que cela aurait été extrêmement grave, et qu’il y aurait eu une responsabilité des médias. Bon, on y a échappé. Même chose pour les terroristes qui étaient das l’imprimerie à Dammartin. S’ils avaient entendu qu’il y avait encore quelqu’un, cela aurait pu avoir des conséquences. Et là il faut quand même que les journalistes s’interrogent sur jusqu’où ils peuvent aller dans le souci d’informer."

Q: Imaginons que cela se soit produit, et que les terroristes se soient servis des informations des médias pour tuer d’autres personnes, est-ce que les journalistes pourraient être poursuivis pénalement ?

R: "Je ne suis pas juriste et il faudrait poser la question à un juriste par rapport aux responsabilités qui sont en jeu dans ce cas-là, mais c’est vrai qu’on peut imaginer que, si certaines personnes peuvent être accusées d’avoir une certaine responsabilité dans un attentat, dans un crime, on ne va pas dire qu’elles sont complices du terroriste. Mais d’une certaine manière elles ont contribué à ce qu’il tue des personnes, donc on pourrait peut-être imaginer que les familles des personnes qui ont été tuées lors de ces attaques puissent porter plainte, et qu’on puisse alors avoir un procès, pas simplement en diffamation ou un procès de presse habituel mais qui soit effectivement pénal pour mise en danger de personne ou éventuellement participation à un acte terroriste. On pourrait imaginer que cela aille jusque-là."

Q: Est-ce ce qu’on peut pas justement dire qu’on touche là aux limites du "tout, tout de suite", des tweets, de l’information extrêmement chaude, sur le fil... ?

R: "Très clairement, on voit les images au moment où elles se passent. En tous cas dans l’épicerie c’était le cas puisqu’on a vu les cadavres, même si on n’a pas trop pu les identifier. Au moment de l’assaut, on voyait des personnes mortes qui étaient dans le champ et qu’on a montrées. On a continué à voir les images du policier qui étaient tué dans les informations télévisées, mais aussi dans la une des journaux. On sait qu’il y a une une du Point qui avait fait débat et qui avaient scandalisé certains jusqu’au Premier ministre. Et donc c’est un vrai débat... C’est toujours délicat de légiférer en matière de presse, mais il faudra bien rappeler aux journalistes leurs responsabilités et leur éventuelle implication dans ce qui arrive dans ces cas-là, et je crois que les rédactions vont devoir en tirer des leçons. On sait que BFM, par ailleurs, a vu ses parts de marché croître de façon exceptionnelle grâce à cela et que cela été l’une des chaînes les plus regardées à ce moment-là parce qu’on sait qu’elle est très forte sur le direct. Et donc c’est la tension entre 'voilà je suis une chaîne en direct et je montre tout ce qui se passe, sans aucun filtre pratiquement, voire en suscitant, en créant l’évènement, puisque, quand on appelle le terroriste, c’est ce qu’on fait. Je sais que je fais de l’audience, donc je le fais. Et en même temps je dois quand même faire un travail journalistique responsable, en faisant des choix éditoriaux, en ayant une ligne par rapport à des règles idéologiques' Donc ici, on a parfois le sentiment que la déontologie passe après le primat au sensationnel, au scoop et à l’audience".

ML de Kerchove

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