Casino, féminisme, bien-être animal… pourquoi les jeux Pokémon évitent-ils tout sujet clivant ?

Impossible de parler du trentième anniversaire du Game Boy de Nintendo sans mentionner la célèbre saga planétaire Pokémon.
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Impossible de parler du trentième anniversaire du Game Boy de Nintendo sans mentionner la célèbre saga planétaire Pokémon. - © Tous droits réservés

Impossible de parler du trentième anniversaire du Game Boy de Nintendo sans mentionner la célèbre saga planétaire Pokémon. 23 ans après leur apparition sur l’archipel nippon, les monstres de poche se sont infiltrés jusque dans nos smartphones. Derrière un même objectif (tous les attraper), la vision du monde qu’ils véhiculent semble toujours plus lisse et consensuelle.


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Carapuce, Salamèche, Pikachu… Ces noms auront toujours une saveur particulière pour des générations d’enfants des années 1990. Chez nous, c’était le sujet de conversation dans les cours de récré dès 1999. Jeux vidéo, cartes à collectionner, dessin animé… La machine marketing semble bien huilée et ne s’est presque jamais arrêtée. Vingt ans plus tard, l’engouement est encore là. Si l’on se souvient de l’hystérie collective provoquée par la sortie de Pokémon Go sur smartphone, les créatures imaginées par le japonais Satoshi Tajiri sont aujourd’hui sur le point de se retrouver pour la première fois dans un véritable blockbuster américain.

Côté jeux vidéo, la grosse brique grise monochrome fait aujourd’hui place à de nouvelles consoles ultraportables avec de larges écrans. Les épisodes d’origine, intitulés Version Bleue, Rouge et Jaune ont eu droit à leur second remake en novembre 2018 sur Switch. L’objectif, « Attrapez-les tous », n’a guère changé. Toutefois, l’histoire présentée aux joueurs se veut beaucoup plus « politiquement correcte » qu’auparavant.

Un casino mafieux devient une salle d'arcade pour enfants vingt ans plus tard. - © Nintendo

Comme dans l’industrie du cinéma, une organisation délivre une certification aux jeux vidéo en fonction du public auquel ils sont destinés. Il s’agit de la Pan European Game Information (PEGI), un organisme indépendant fondé en 2003 par la Fédération européenne des logiciels de loisirs (ISFE). Alors que le jeu d’origine se voit déconseillé aux enfants de moins de 12 ans, sa version rééditée peut être jouée sans aucun problème dès l’âge de 7 ans. En cause, selon PEGI, « des images qui incitent à participer à des jeux de hasard ». Une scène se déroulait effectivement dans un casino pour adultes. Si l’on se gardera d’émettre tout jugement sur le caractère dangereux d’une telle scène, la version de 2018 préfère ne plus y faire aucune allusion. « Il arrive régulièrement qu’un éditeur nous demande quelles modifications apporter à un jeu pour qu’il corresponde à une certification d’âge qui correspond au public qu’ils visent, confirme Dirk Bosmans, directeur des opérations chez PEGI. Nous les conseillons, mais la décision finale leur appartient toujours », précise-t-il.

Balance ton dresseur

Notre société occidentale n’est naturellement plus la même qu’il y a vingt ans. Nous sommes globalement plus sensibles au féminisme ou au bien-être animal par exemple. Pourtant, le politiquement incorrect a toujours sa place dans bon nombre d’œuvres culturelles. En témoignent les dizaines de jeux déconseillés aux moins de 18 ans par PEGI.

Si les dialogues des jeux Pokémon lissent leur propos, c’est parce qu’ils sont conçus pour une audience aussi large que possible (et, en l’occurrence, relativement jeune). « À l’origine, Pokémon se destinait exclusivement à un public japonais, raconte Florent Gorges, responsable des éditions Omaké Books et auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de Nintendo. Mais la licence a fait un tel carton qu’ils se sont exportés. Or, il existe autant de mentalités différentes que de gens sur Terre. On se retrouve donc avec un jeu très propre et lisse, peut-être même politiquement correct, mais qui doit plaire au plus grand nombre. C’est une conséquence de la mondialisation », analyse-t-il.

La nouvelle version du jeu tient à éviter une vague de "Balance ton dresseur". - © Nintendo

Car Nintendo n’en est pas à son premier scandale. Aux débuts du succès, un monstre en particulier fut accusé de blackface, soit une caricature stéréotypée d’une personne noire. Bien que cela n’ait aucune connotation raciste au Japon, les studios de développement se sont empressés de remplacer la peau noire du personnage par du violet, bien moins controversé.

D’autres polémiques surgissent régulièrement dans l’actualité vidéoludique, même lorsqu’un éditeur fait le choix de l’ouverture. L’éditeur américain Naughty Dog a par exemple fait le choix d’une héroïne lesbienne comme personnage principal pour le jeu The Last of Us : Part II sur Sony Playstation 4. Certains joueurs se sont plaints sur les réseaux sociaux, parlant de « propagande idéologique ».

Expert en localisation

Du côté de Nintendo, toute représentation clivante est soigneusement évitée. « Aujourd’hui, c’est systématique : des gens sont réellement payés pour vérifier qu’il n’y a rien de choquant », affirme Florent Gorges. C’est ainsi que le personnage d’un vieux papy voyeur se transforme en grand admirateur de combats Pokémon vingt ans plus tard, ou que des créatures en cage dans la version de 1996 se promènent désormais en liberté.

Pour être certain d’éviter tout débat d’idées, la traduction des dialogues se veut également plus neutre qu’auparavant. En vingt ans, le métier de traducteur s’est complètement métamorphosé.

Dans une interview accordée à la chaîne Youtube « Parlons VF », le traducteur des premiers jeux de la saga témoigne de la liberté qui lui était laissée à l’époque : « À partir du moment où l’on avait une cellule à remplir et que l’on pouvait y aller de notre propre adaptation, on essayait d’ajouter quelque chose qui n’existe que dans la version française et qui fasse rire les francophones. On mettait nos petites pépites à droite à gauche, se souvient-il. Aujourd’hui les traducteurs sont payés au mot, et donc il faut bosser. On ne va pas prendre des heures à essayer de trouver une blague… »

Il suffit d’ailleurs de comparer les deux génériques de fin pour constater qu’une armée d’experts en « Localisation » a été engagée. De quoi s’assurer que chaque déclinaison linguistique soit en accord avec les différentes cultures des pays dans lesquels un jeu est commercialisé.

Le nombre de personnes chargée de l'adaptation augmente considérablement entre les premiers et derniers opus.

En évitant de choquer le moins de monde possible, les jeux vidéo Pokémon peuvent plaire au plus grand nombre… Chiffre d’affaires à la clé. Et la recette semble fonctionner : avec 3 millions d’exemplaires vendus dans le monde entier en une semaine, le jeu est considéré comme le meilleur lancement sur console Nintendo Switch.

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