Big Brother dépassé par la smart TV: nos télés ont désormais des yeux et des oreilles

La smart TV crée un écosystème d’acteurs qui ont accès à nos activités en ligne
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La smart TV crée un écosystème d’acteurs qui ont accès à nos activités en ligne - © Craig Barritt - AFP

En devenant "Smart TV", notre antique poste de télévision cesse d’être unidirectionnel pour se faire interactif. Et pour la première fois, il vient empiéter sur la vie privée des téléspectateurs. Un danger d’autant plus réel que l’Observatoire européen de l’audiovisuel a publié un rapport sur le danger que peuvent représenter les télévisions connectées à internet (smart TV). Ces télés intelligentes, parfois dotées de la reconnaissance vocale et faciale, font peur. Des actions judiciaires ont déjà été intentées par des associations de consommateurs, et un nouveau règlement européen a été signé en mai dernier pour mieux protéger la vie privée des téléspectateurs/internautes. Petit bémol, le règlement ne sera pas applicable avant deux ans.

Cela ressemble à un scénario à la "Minority Report", ce film de Steven Spielberg qui démontre que la collecte de données (le big data et le data mining) permet de prédire les actes futurs des individus. 15 ans plus tard, la réalité est que cette collecte des données peut se faire aisément grâce aux écrans de salon.  

Le livre "1984" de George Orwell ne relève plus de l’anticipation

Depuis 2011, le nombre des téléviseurs reliés au net a doublé. L’enjeu, aujourd’hui, est de trouver le juste équilibre entre la volonté des entreprises de recommander des produits et services, et le besoin de protéger les utilisateurs contre la manipulation commerciale. Un enjeu suffisamment important pour avoir suscité la rédaction du rapport intitulé: "Smart TV et protection des données " Un rapport confié à l’institut du droit de l’information (IViR) de l’université d’Amsterdam et publié par l’Observatoire européen de l’audiovisuel."

Comment ça marche ?

La tendance actuelle consiste à remplacer la consommation linéaire de la télévision (sur base d’un programme de diffusion) par la consommation interactive, programmée au moment choisi par le téléspectateur. Pour cela, la smart TV est reliée au net comme n’importe quel ordinateur. Équipée d’une porte sur le web et d’un système d’exploitation propre, la télévision se transforme en un terminal capable d’accéder à des contenus sélectionnés par  le consommateur. Les habitudes de surf, les choix de film sur Netflix et autres plateformes de location de vidéo, les achat sur Amazon… sont autant de données qui permettent rapidement de créer un "profil" qui intéressera les annonceurs, voire le pouvoir politique. Sous cet angle, il faut reconnaître que le livre "1984" de George Orwell ne relève plus de l’anticipation. Et plus encore depuis que les smart TV pratiquent la reconnaissance vocale et faciale. La collecte des infos est assurée par des applications ou des comptes d’utilisateurs intégrés dans le téléviseur. A l’heure de l’internet des objets, certains téléviseurs intelligents peuvent réagir à des stimuli visuels, gestuels et acoustiques. 

La fin des "bêtes" télévisions

Comme l’indiquent les chiffres de Frost & Sulivan (ci-dessus), le déploiement des smart TV est d’autant plus spectaculaire que le prix de vente connaît une baisse constante depuis près de 10 ans. A l’inverse, les téléviseurs "basics" pourraient rapidement quitter le marché.

Une intelligence qui effraie

Dans le cas de Samsung, premier constructeur mondial de smart TV, l’interaction s’effectue à l’aide d’un Smart Hub, une passerelle  permettant d’accéder à des fonctions intelligentes. Et parmi elles, quatre fonctions qui effraient les auteurs du rapport: "la reconnaissance vocale, la commande par mouvement, la reconnaissance faciale et la création d’un compte." Les autres constructeurs ne font pas autrement, ce qui permet aux auteurs du rapport d’écrire que la télévision a désormais des yeux et des oreilles.

Ils rapportent que, dans les conditions d’utilisation de Samsung, figurait une phrase inquiétante: "Veuillez noter que si vos paroles comportent des renseignements personnels ou d’autres informations sensibles, ceux-ci feront partie des données enregistrées et transmises à une tierce partie." Cette phrase qui, depuis, a été supprimée, est indicative des capacités techniques de la smart TV. 

Questionné sur la portée de cette fonction de reconnaissance vocale, Samsung  nous a assuré qu’elle a pour seule utilité de commander sa télévision. "Cette fonction peut être activée ou désactivée par l’utilisateur. Les données vocales servent exclusivement à effectuer des instructions vocales ou des recherches concernant la Télévision." Le constructeur précise encore que les utilisateurs peuvent identifier la fonction de dialogue grâce à une icône représentant un microphone à l’écran.

Quant à la transmission de ces données à d’autres entreprises, Samsung répond que "si les consommateurs donnent l’autorisation et utilisent les fonctions de reconnaissance vocale, les données vocales sont uniquement remises à des tiers en cas de recherches spécifiques. A ce moment, les données vocales sont envoyées sur un serveur qui recherche le contenu désiré, pour l’afficher à l’écran."

Le rapport émet les mêmes craintes sur le risque posé par la reconnaissance faciale, avec la possibilité de distinguer les visages des différents utilisateurs pour ajouter leur identité réelle au profil d’utilisation. Quant à l’obligation de créer un compte lié à un téléviseur, elle permettra d’y rattacher des données telles que des suggestions de contenus, ou des publicités ciblées.

Une "omniprésence singulière"

La Cour suprême des États-Unis a évoqué à propos des smart TV une "omniprésence singulière" capable de pénétrer "dans l’intimité du foyer". Un argument que conteste Samsung: "Toutes les données privées transmises sont chiffrées. Nous ne divulguons pas les informations personnelles des utilisateurs à des parties tierces pour leurs propres buts marketing ou commerciaux…. Nous demandons explicitement la permission des clients pour utiliser et garder leurs données."

Le risque de "multiveillance"

Selon les auteurs du rapport, le modèle de la smart TV crée un écosystème d’acteurs qui ont accès à nos activités en ligne: les fabricants, les fournisseurs de services, les opérateurs de portails, les boutiques, les fournisseurs d’application et les sites de recommandation. C’est la multiplicité de ces acteurs qui fait craindre une "multiveillance", une surveillance par les entreprises, les professionnels du marketing, les participants  aux réseaux sociaux… et l’État.

La Chine en tête

Une étude de NPD Display Search montre par ailleurs que les plus grands consommateurs de smart TV sont les Chinois suivi, de prêt, par l’Europe occidentale, bien avant l’Amérique du nord. La tendance est aussi à la smart TV contrôlée par l’utilisateur alors que les premiers téléviseurs connectés ne permettaient que d’évoluer sur des plateformes conçues par les fabricants.

Un autre élément qui pourrait inquiéter est la forte centralisation des constructeurs de télévision. Aujourd’hui, au niveau mondial, Samsung, LG et Sony détiennent à eux deux, des parts de marché impressionnantes.  Sans oublier que la smart TV passe aussi, et de plus en plus, par les consoles de jeux de Microsoft, Nintendo et Sony.

Comment les pays ont réagi

Aux États-Unis, l‘EPIC (Electronic Privacy Information Center) a déposé plainte contre les téléviseurs connectés de Samsung en invoquant le droit à la vie privée. Pour l’instant, la FTC (Federal Trade Commission) n’a pas encore pris de mesure formelle, mais sa présidente a déclaré: "L’application de limites raisonnables à la collecte et à la conservation des données constitue la première ligne de défense pour la vie privée du consommateur".

En Allemagne, c’est un institut spécialisé dans les tests de produits (Stiftung Warentest) qui a soulevé la question du respect de la vie privée par les smart TV. L’institut a pu démontrer que des données de consommation étaient communiquées aux chaînes de télévision et à d’autres entreprises. Ensuite, d’autres tests, lancés par le pouvoir fédéral et les Länder, ont débouché, en septembre 2015, sur des  "des lignes directrices" précisant les obligations des services de smart TV en matière de protection des données.

Aux Pays-Bas c’est un "College bescherming Persoonsgegevens"  (CBP) qui peut imposer des amendes si le cadre réglementaire européen (de 1995)  n’est pas appliqué. TP Vision, qui produit les smart TV Philips et le câblo-opérateur Ziggo ont déjà été montrés du doigt par le CBP.

Des législations dépassées

Selon le rapport du Conseil de l’Europe, cette nouvelle capacité à collecter ces informations à caractère personnel n’est pas -assez- prise en compte par les législations actuelles.

La directive sur la protection des données qui remonte à 1995 vient d’être remplacée, voici quelques semaines, par un nouveau Règlement général sur la protection des données (RGPT). Pour le juriste Etienne Wéry, spécialiste du droit des technologies de l’information, la directive de 1995 trouvait son origine dans des discussions remontant à 1990. Il n’y était donc pas question d’internet et encore moins de télévision connectée.  A l’inverse, le nouveau règlement aborde les questions de l’internet des objets, mais aussi de la génétique, de la biométrie et des technologies de l’information en général.

L’avantage du Règlement sur la Directive est qu’il s’impose directement aux États sans nécessiter de loi nationale votée dans chacun des États membres. Désormais, le consommateur devra donner son consentement "librement" sur l’usage de ses données personnelles et pourra donc, aussi,  choisir de ne pas le donner. Le seul  bémol est que l’entrée en vigueur de ce Règlement est fixée au 25 mai 2018.

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