Bicentenaire de la mort de Napoléon : en Belgique, nos régions sous les griffes de "l'Aigle"

Napoléon Bonaparte est donc décédé il y a 200 ans. De Lisbonne à Moscou, c’est toute l’Europe continentale qui a été, à un moment ou à un autre, confrontée à la domination du drapeau tricolore. Que ce soit en bien ou en mal, son empreinte s’est marquée. Dans nos contrées, cette épopée napoléonienne, malgré sa courte durée, aura laissé des traces. Dans bien des domaines.


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Voici quelques éléments de la griffe de l’Empereur et de sa tourbillonnante époque dans ce qui n’était pas encore la Belgique.

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La Belgique sous la domination française, une période de modernité, mais aussi de souffrances © AFP/BELGA

Du "neuf" et des départements

Rappelons tout d’abord que ce n’est pas Bonaparte qui conquit la Belgique. Mais les troupes révolutionnaires. Elles occuperont ce qui s'appelait alors les Pays-Bas autrichiens du sud et la Principauté de Liège en 1792. Puis, après un bref come-back habsbourgeois, à partir de 1794. Nos régions seront alors purement et simplement annexées à la République française, au Consulat, puis à l’Empire. Jusqu’à la première abdication du Corse, en 1814.

Appelé les "neuf départements unis", le territoire Belgique vit donc à l’heure parisienne. Une départementalisation qui concernera aussi les Pays-Bas (du nord), le nord de l’Allemagne et sur la rive gauche du Rhin, une partie de l’Italie et même un bref moment la Catalogne. En tout, en 1811, à l’apogée de l’expansion impériale, on en dénombrait 130.

Pourquoi un tel découpage géographico-administratif? Concocté par les révolutionnaires français, il a pour but (théorique) de permettre au citoyen qui l’habite de pouvoir se rendre de n’importe quel coin du département à son chef-lieu en moins d’une journée de cheval. Et, dans une moindre mesure, de coller autant que faire se peut au découpage des anciennes régions -en en rassemblant, par exemple-.

Sur notre territoire, saluons donc l’avènement de ces "neuf départements réunis", à savoir la Lys (chef-lieu : Bruges), l’Escaut (Gand), la Dyle (Bruxelles), Jemmapes (Mons), la Sambre-et-Meuse (Namur), l’Ourte sans le "h"- (Liège), les Forêts (Luxembourg), les Deux-Nèthes (Anvers) et la Meuse Inférieure (Maestricht).

Notez que le nom du département de "Jemmapes" n’est pas lié à un aspect géographique ou paysager, comme les autres, mais fait référence à la bataille de Jemappes – tout près de Mons-, remportée par la France révolutionnaire sur l’Autriche en 1792.

A la tête de ces nouvelles entités, des préfets, et toute une administration. La plupart des personnes aux manettes sont Françaises et nommées directement par Paris.

La tutelle organisationnelle française, selon Michel Lefebvre, spécialiste de cette période en Belgique, " n’était pas spécialement idyllique, mais a permis d’apporter une certaine efficacité administrative, l’identification, le recensement. Citons aussi l’apparition des numéros de rue… " Evidemment, cette rigueur administrative servait également à une meilleure collecte d’impôts et à une surveillance policière plus efficace…

De toutes les institutions, la plus importante est l’institution publique. Tout en dépend, le présent et l’avenir.

Des règlements et décisions hexagonales qui s'occupent de domaines parfois insoupçonnés. Ainsi, Le président des " amis de Ligny " a fait des recherches sur le thème de… La pollution. En Belgique, elle était, à l'époque, déjà d’actualité. Notamment dans l’Entre-Sambre-et-Meuse et du côté de Couvin, sur les bords de l’Eau Noire. " Il y eut des actions populaires en rapport les affres causées par les teintureries et autres tanneries de la région, et la pollution des rivières. L’information est remontée du département de Sambre-et-Meuse à Paris. Il faut savoir que c’est à cette période que l’on prit les premières réglementations et mesures de protection sanitaire. Notamment dans la capitale française, où les industries étaient nombreuses. "

Ce n’est point à un incident de gouverner la politique, mais bien à la politique de gouverner les incidents.

Le découpage administratif a perduré après le départ des Français. Et a servi de base à nos actuelles provinces – avec cependant quelques changements de noms et de géographie, comme dans le cas des " Forêts " et de la " Meuse Inférieure ", une partie de ceux-ci revenant aux Pays-Bas après l’indépendance belge —.

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Adolescents reconstituant la "Marche historique de 1815" sur la Grand'Place de Bruxelels, le 29 juin 1980. ©  - BELGAIMAGE

Justice et démocratie

Pareil pour la Justice. Dans les bagages révolutionnaires et bonapartistes, une réforme en profondeur de la Justice. Auparavant nous avions droit à une justice plus locale. La France a apporté une autre hiérarchie, plus structurée (cour d’appel…), les enquêtes sont à présent confiées à un juge d’instruction. " L’homme le plus puissant de France " dira Napoléon.

Les Romains donnaient leurs lois à leurs alliés ; pourquoi la France ne ferait-elle pas adopter les siennes ?

Il y eut l’avènement du fameux Code civil (1804), d’un nouveau Code pénal (1810) et du commerce… Et un enseignement à la mode française, avec les athénées, est aussi implanté -mais dans une mesure bien moindre-.

Côté démocratie, on était encore évidemment loin du suffrage universel, mais le vote a fait son apparition, comme lors des plébiscites.

Infrastructures et économie

Dans ce domaine, vu le court laps de temps, la petite quinzaine d’années que la Belgique a connu sous Napoléon, peu de réalisations d’envergure sont véritablement sorties de terre. Malgré parfois de belles promesses. " Lors de certaines visites chez nous, il avait parfois tendance à annoncer des futurs projets, qui n’ont jamais vu le jour. Citons la reconstruction de la cathédrale Saint-Lambert, à Liège, des projets à Ostende ou encore le percement du futur canal Albert… " détaille Michel Lefebvre.

Mentionnons tout de même l’édification de nouvelles écluses et des réalisations dans le port d’Anvers, le creusement de canaux en Flandre et de celui reliant Mons à Condé. Les remparts de Bruxelles, eux, sont abattus.

Je suis de la race des hommes qui fondent

 

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Mathieu-Ignace Van Bree, le Friedland, 1810 © Collections du château de Versailles

Du point de vue économique, la Belgique est importante pour l’Empire. D’autant plus que, blocus oblige, rien ne peut venir de l’Angleterre. Cette dernière commence à ce moment sa Révolution industrielle. Pour mener des guerres, il faut des armes. Et aussi du métal que l'on doit chauffer. Les fabriques d’armement deviennent florissantes. La métallurgie et le secteur minier en Wallonie vont aussi fortement se développer sous l’impulsion française, notamment dans le bassin liégeois. En 1807, un certain William Cockerill s’installera à Liège…

Au nord du territoire, c’est Anvers et son port qui attirent toutes les attentions. Napoléon veut en faire un puissant arsenal militaire. Le Premier ministre britannique, William Pitt, ne disait-il pas " Anvers est un pistolet braqué au cœur de l’Angleterre " ? (citation souvent attribuée à Napoléon). Le premier Consul se rendra à Anvers à l’été 1803 et en 1810. Les travaux du complexe militaire iront bon train, et l’Escaut est désensablé. En 1810, il inaugure un vaisseau, le Friedland. Sera aussi construit, à l’occasion de sa visite, un gigantesque et luxueux canot d’apparat.


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Ce " canot impérial ", fabriqué en seulement 21 jours, se trouve à présent au musée d’histoire maritime de Brest.

En 1812, c’est l’apogée de la flotte de guerre tricolore. 21 vaisseaux et 9 frégates sont à quai dans la cité de Brabo.

Arts

Napoléon, protecteur des Arts ? Peut-être, mais plutôt chez lui. Lors des différentes occupations révolutionnaires puis napoléoniennes, les conquérants avaient la fâcheuse habitude de soustraire des œuvres d’art pour leurs propres musées. Ce fut le cas lors des campagnes d’Italie, d’Egypte, de Prusse (le quadrige de la porte de Brandebourg), de Russie, on en passe et des meilleures. Lors de leur périple dans nos provinces, ils ne se sont pas privés non plus.

Chefs-d’œuvre en péril

Les révolutionnaires se presseront de piller nos provinces : "Hâtez-vous […] … Faites passer ici ces superbes collections dont le pays abonde explique le Révolutionnaire Carnot, futur Directeur, en 1794. Ils se trouveront sans doute heureux d’être quittes pour ces images […] ". Ils subtiliseront plus de 150 œuvres majeures de nos régions. Sans toujours mettre de gants. Dans l’église de Tongerlo, on laissera des Rubens pourrir par terre. Sur 39 tableaux de grands maîtres flamands venant du département des Deux-Nèthes (Anvers), dix ou douze auraient seulement été sauvés.

Napoléon sera plus précautionneux, mais pillera tout autant. En 1815, la chute définitive de l’Empereur a ramené la plupart des œuvres dans nos régions. Mais quelques-unes demeurent encore dans l’Hexagone. Le " triomphe de Judas Macchabée " de Rubens, est ainsi exposé au Beaux-Arts de Nantes.

Notons qu’un des plus fameux tableaux représentant le Consul Bonaparte, celui d’Ingres (" Bonaparte, Premier Consul "), nous montre un coin de Belgique. Derrière le grand homme, une majestueuse cathédrale. C’est Saint-Lambert, à Liège. Ironie de l’Histoire, le bâtiment était à ce moment (1804) bien moins ravissant. En fait, il est en ruines. Une véritable carrière à ciel ouvert depuis que les Liégeois l’ont détruite en 1794...

Bonaparte avait néanmoins émis l’idée de le reconstruire.

Francisation

Il a parfois été dit que la domination française a poussé à une plus grande francisation de la société belge. Le propos doit être un brin nuancé. Certes, dans les élites bourgeoises, notamment en Flandre, la langue de Molière s’est encore davantage implantée. Mais, dans ces villes, bastions commerciaux importants depuis le Moyen Âge, le français était déjà fortement utilisé. Langue diplomatique, " mondiale ", elle était employée au même titre que l’anglais. Et dans le sud du pays, on parlait certes beaucoup plus le wallon qu’à l’heure actuelle, mais le français était déjà très courant dans la population.

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Morne plaine? © GEOFF CADDICK - AFP

Une population enthousiaste ?

C’est en Flandre que la population se montrera la moins emballée par l’emprise de l’Aigle.

Dans les villes marchandes, le blocus nuit quand même beaucoup au commerce. Les universités, comme celle de Louvain, seront fermées. Et certaines villes, telle l'intellectuelle brabançonne, plongeront dans une certaine torpeur.

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Pique-nique près du champ de bataille (reconstitution) © EMMANUEL DUNAND - AFP

Là où l’enthousiasme est peut-être le plus fort, c’est du côté de Liège. Les anciens principautaires y ont fait leur révolution quelques années auparavant, et pour beaucoup, la France et ses idées valent bien mieux que les Princes-Evêques et leurs pensées surannées. On fête encore dans la cité ardente le 14 juillet bien plus qu’ailleurs en Belgique…

Pour Michel Lefebvre, la guerre d’Espagne aurait constitué un basculement notable dans l’opinion. La conscription, comme on l’a vu, touche violemment les familles. Et chose peu connue, du côté espagnol, on s’était montré solidaires avec notre futur pays. "En Espagne, de nombreux officiers ont des aïeuls belges. Ceci depuis l’époque des Pays-Bas espagnols. Les deux contrées sont liées. De l’autre côté des Pyrénées, ils étaient remontés contre la France dès l’envahissement de la Belgique ". Chez nous, l’attaque de l’Espagne passe mal également.

Ajouté à cela le poids de l’Eglise. Opposés aux idées révolutionnaires, plus que réservés par rapport au Concordat (les prêtres devaient alors prêter serment !), certains prélats de nos territoires ont combattu. Tel l’abbé Stevens, dans le Namurois. " Beaucoup de personnes suivaient les idées des prêtres, et étaient consternées par les saccages dans les églises et les vols d’œuvres d’art commis par les Français " souligne le président des "Amis de Ligny".

La religion ce n’est pas pour moi le mystère de l’incarnation ; c’est le mystère de l’ordre social.

Louis XVIII à Gand

Durant les 100 jours, commencés en mars 1815, le Roi Louis XVIII, frère de Louis XVI, fraîchement monté sur le trône de France, déguerpit vaillamment à l’approche de l’Aigle. Il ne résiste pas à ce " vol " fulgurant d’un Napoléon porté par les troupes et la population. Le 19 mars, il quitte le palais des Tuileries avec une douzaine de voitures. Direction : Gand. En exil, le gouvernement et son monarque, soutenus par les monarchies européennes (alors en congrès à Vienne), vont y attendre la défaite finale de Napoléon. La ville flamande est plutôt francophile, et c’est à l’Hôtel d’Hane-Steenhuyse, dans le centre-ville (à deux pas du Korenmarkt et de la cathédrale Saint-Bavon), que tout ce petit monde va s’établir.

Je suis l’instrument de la providence ; elle me soutiendra tant que j’accomplirai ses desseins, puis elle me cassera comme un verre.

Louis XVIII repartira vers Paris le 25 juin, au moment où il fut assuré, notamment par Talleyrand et Fouché, que le prochain gouvernement se ferait bien avec lui – et non pas Napoléon II et une Régence de Marie-Louise, non par une République ou encore avec un autre prince, tel Louis-Philippe).

Archive RTBF : l’exil de Louis XVIII à Gand en 1815 (sujet JT 13/06/2015)

Tourisme

Ça, il ne l’avait peut-être pas pensé, Napoléon. Mais un des héritages de cette période en Belgique est le tourisme. Très vite après le désastre de Waterloo, un tourisme d’un nouveau genre, militaire, fit son apparition. Et les visiteurs, surtout anglais, d’essayer de ressentir le parfum du canon et de la victoire. Du recueillement pour certains, un brin de voyeurisme pour d’autres. D’autres recherchèrent de la documentation, tel Victor Hugo qui vint à Mont-Saint-Jean en 1861. Il y terminera " les Misérables ".

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Reconstitution à Ligny, en 2015 © NICOLAS MAETERLINCK - BELGA

Peu de temps après la bataille, en 1826, on inaugurera la butte du lion. 41 mètres de haut. A l’emplacement ou Guillaume d’Orange avait été blessé. Le Lion Belgique, gigantesque, trône au sommet du monticule. 28 tonnes de fonte. Il regarde vers la France, qu’il dompte de son regard fixe, une patte posée sur un boulet de canon. Et semble penser que la paix est faite. Que l’Europe peut à présent être rassurée.

Bientôt ce sera un impressionnant panorama qui sera édifié. Et tout un tourisme " napoléonien " en Belgique. Campagne ponctuée de monuments, musées, canons et autres stèles. A Braine-l’Alleud bien sûr, dans les champs environnants de Plancenoit et de Genappe, à Ligny – où deux jours avant Waterloo les Français ont défait les Prussiens-, à Beaumont, à Wavre sur les traces de Grouchy…


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La butte de Waterloo se trouve réellement sur le territoire de Braine-l'Alleud © KENZO TRIBOUILLARD - AFP
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