BD: La mort à lunettes – une amitié improbable dans une Amérique glauque

la mort à lunettes
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la mort à lunettes - © Kennes

Dès la couverture, sur laquelle on voit deux mains qui nettoient une paire de lunettes dont un verre est tâché de sang, on comprend que l’histoire que va nous raconter ce livre ne pourra que mal se terminer.

Ce livre qui met en images le dernier scénario de Philippe Tome, mort en octobre dernier. Tome, c’était, entre autres, le scénariste du Petit Spirou. Mais, ici, on est loin, bien loin de ce gamin irrévérencieux…

En effet. Ce livre nous raconte la rencontre improbable entre deux hommes, au cœur d’Harlem. D’une part, il y a Malcolm, une toute petite quarantaine d’années, un noir pauvre, qui s’est converti à l’Islam en prison, qui a pris le nom de Malek, et qui est, comme on dit, technicien de surfaces.

D’autre part, il y a Alexander, un vieux monsieur Juif.

Et leur rencontre a lieu dans un église, Malek la nettoyant, Alexander s’y trouvant pour écouter du gospel. Alexander aborde Malek en lui demandant si ses frères n’allaient pas lui reprocher de travailler dans une église. Et Malek lui répond que pour le balai, dans une église, une synagogue ou ailleurs, la poussière est la même.

Ces deux hommes que tout oppose ont cependant deux points communs : ils sont croyants, et ils portent des lunettes.

Et ces deux êtres vont devenir amis. Ils vont s’apprivoiser l’un l’autre…

Et puis, vient s’ajouter une jeune militaire qui cherche un personnage capable d’incarner l’héroïsme : un humain avec des défauts mais qui veut se battre pour son pays, au-delà de toute religion. Une icône, un symbole. Malek va accepter de jouer ce rôle-là… Mais avant de partir, il doit se rendre à Las Vegas pour tenter d’y retrouver sa fille, née pendant qu’il était en prison, et qu’il n’a jamais vue… Et il va y aller avec Alexander, dans une vieille voiture déglinguée.

Cela rassemble alors à une road-bd. Mais Philippe Tome a toujours aimé mélanger les genres. On se trouve donc aussi dans un polar, dans un regard critique sur l’héroïsme à l’américaine et sur l’argent roi, sur la drogue, sur l’envers du décor… Il y a de la violence et du sang, celui des lunettes de la couverture…

Et le dessin de Gérard Goffaux suit le mouvement…

Il s’agit d’un dessin réaliste, sobre aussi, fait de contrastes, avec une mise en scène digne des meilleurs metteurs en scène… Avec une ambiance sombre, certes, mais qui, en fin d’album, se transforme, malgré la mort inévitable, en un sourire charmeur, charmant, lumineux… Et on ne peut pas parler de ce livre sans souligner le travail artistique du coloriste, Redj. C’est lui, aussi, qui plonge les lecteurs dans une ambiance à la Scorcese.

Il s’agit vraiment d’un album étonnant, très intime et en même temps très animé… Une belle réussite, un bel hommage, aussi, au talent de Philippe Tome, le scénariste…

Jacques Schraûwen

La mort à lunettes (dessin : Gérard Goffaux – scénario : Philippe Tome – éditeur : Kennes – octobre 2020 – 72 pages)

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